Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 28 septembre 1916
Villers-Bretonneux, lundi 2 octobre 1916

Bien chère Alice,

J’ai bien reçu hier ta carte du 28 septembre ainsi qu’une carte de maman. Avant hier, j’ai eu une lettre de Mme Carra. M. Carra ne me conseille pas pour le moment d’aller à l’intérieur car il me dit que je pourrais bien aller ailleurs qu’à Lyon. Cette lettre s’est croisée avec la réponse que je faisais à Mme Carra et dans laquelle je lui annonçais ma détermination de rester au front. Dans cette lettre, je leur racontais aussi le passage nocturne des aéros boches et pour leur décrire l’effet des projecteurs, je leur ai dit « qu’on se serait cru à Lyon un soir de zeppelin imaginaire !»

Ces fameux aéros sont revenus samedi soir. Pas trop de mal. Je ne t’ai pas encore dit que mon bureau était dans une maison inhabitée ; nous avons une pièce en bas, une cheminée et placard, en haut un grenier et une petite chambre où nous couchons Cahuzac et moi. Le rêve, quoi ! En bas aussi, nous avons un hangar et un débarras, il y a un robinet d’eau dans la cour, dans cette cour habite le sacristain que je connais d’ailleurs depuis longtemps. Je vais m’occuper pour faire un bon hamac ; on nous a distribué des paillasses en toile, je vais faire avec tout ça un lit un peu plus confortable que celui que j’ai qui a tout à peine 60 centimètres de large. S’il faut passer l’hiver, je vais m’arranger pour n’être pas trop mal puisque la guerre n’est plus une affaire passagère, mais au contraire semble être la règle générale de la vie !

Rien de nouveau par ici, canonnade violente, au contraire. Mouvements de troupes inhabituels. Planche n’est plus au bureau : on l’a mis sur un camion à son retour de permission. Nous restons seuls au bureau, Cahuzac et moi.
J’ai écrit à ma sœur hier, je crois. A propos de mon adresse, ne t’inquiète pas des initiales, c’est toujours la même chose.

Tu me feras regalocher mes galoches à sabots et tu me les enverras ensuite avec des chaussons. Rien ne presse. Recommande qu’on les laisse grandes. Je voulais t’envoyer des souliers que j’ai ici pour les regalocher mais j’ai réfléchi, je les garde.
Voilà l’heure de départ du courrier et je finis vite. Que la santé revienne vite chez vous, pour tous.

Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Lettre du mercredi 4 octobre 1916


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