Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 5 octobre 1916
Villers-Bretonneux, vendredi 6 octobre 1916

Bien chère Alice,

Je t’envoie vite un mot. Nous partons ce soir à une heure sur Amiens. Nous sommes 9. Il y en aurait davantage mais il y a des permissionnaires qui ne partiront qu’à leur arrivée.
Quand cette note est arrivée, je me suis dit : je ne m’en vais pas, je reste. Alors quand l’officier est venu au bureau je lui ai dit que je ne m’en allais pas. Il m’a répondu : « partez avec vos camarades, je vous le conseille. Moi même, je vais m’en aller et si la section part dans un parc pour la révision des moteurs, ce qui va arriver incessamment, tous les conducteurs seront dispersés d’un côté ou de l’autre. » En effet, c’est ce qui est arrivé à une section où était Martin le banquier, que je n’ai jamais revu depuis. L’officier a encore dit ailleurs : « je ne veux garder aucun des engagés. S’il venait à arriver un accident à l’un d’eux, je l’aurais sur la conscience puisque leur droit est de s’en aller. » Alors après avoir bien réfléchi, j’ai dit : suivons mon sort. Remarque bien que je n’ai fait aucune démarche pour partir, qu’au contraire il m’aurait fallu faire une nouvelle demande pour rester. Il y a bien d’autres détails encore, mais je te les dirai plus tard.

Une nouvelle note est encore arrivée hier. Elle renvoie dans les tracteurs d’artillerie toute l’armée active et sa réserve, c’est à dire 16 classes. Il ne va presque rien rester à la section car on enlève encore tous les auxiliaires pour l’intérieur. Tu vois que je pars sans regret, il n’y avait plus d’espoir pour moi à la section, ni d’avoir les galons, ni même de rester au bureau, si la section est disloquée.
D’Amiens, nous allons à Versailles, ensuite à Viroflay où il y a un dépôt, ou à Paris, ensuite probablement à Lyon. Tout cela demandera bien une quinzaine de jours si ça marche vite. Si l’intérieur ne me convient pas, je demanderai à retourner aux armées, mais cette fois dans l’Est.
Le courrier va partir. Je finis vite. Dis à ta maman qu’elle prenne du fortifiant. Je pense avoir une lettre de toi ce matin.

Mes affections sincères à tous. Embrasse bien les enfants pour moi ainsi que tous à la maison.

Lucien
Lettre du vendredi 6 octobre 1916


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