Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 17 décembre 1914
Dijon, vendredi 18 décembre 1914
Vendredi soir 6 heures
Très chère Alice,

J’ai enfin reçu une de tes lettres aujourd’hui à 5 heures. C’est une grande joie pour moi car il n’y a rien de si triste que de ne rien recevoir des siens. J’avais beau aller au courrier deux fois par jour, rien ne venait. Je suis bien peiné que tu aies été fatiguée. Tu avais mal à la gorge, quand je t’ai quittée, c’était sans doute un bon froid. J’espère que cela sera vite passé, car je connais bien les bons soins dont tes chers parents t’entourent. Il ne faut pas te tracasser pour moi, je n’ai que moi à penser et ce serait bien un peu fort qu’un homme n’arrive pas à se débrouiller. Nous ne tarderons sans doute pas à partir. Notre chef veut un convoi de voitures neuves, sans cela nous serions déjà en route. Il est à peu près sûr que je conserverai mon poste de cuisinier, ou je serai toujours mieux que partout ailleurs. Je te dirais, puisque je suis sur mon compte, que je vais toujours de mieux en mieux. Mon bobo au doigt qui malheureusement est à peu près guéri, m’a donné quelques bonnes journées de repos.

Le vaccin contre la typhoïde est moins pénible qu’on ne le disait. C’est déjà passé ou à peu près. Le temps a enfin changé. Ce matin il a gelé fort. Le temps est couvert dans la journée avec un petit vent du sud. J’aime mieux ça que la pluie. Avec le bon air qu’il y a ici, j’espère bien me dérhumer en plein. En tout cas, je n’ai plus revu ces étouffements que j’avais à Lyon.

Tu me parles dans ta lettre d’un mandat de Jean V. de 180 francs qu’on lui aurait présenté. Ceci me semble bien extraordinaire, car je croyais pourtant avoir retiré ce mandat moi-même en même temps que Jean P. avait renouvelé le sien. Il te faudrait savoir quelle est la banque qui a présenté ce mandat dont je n’ai pas la moindre souvenance. Tu pourrais aussi consulter les talons du carnet de mandat. Tout ceci m’étonne. Plus j’y songe, plus il me semble que je l’ai payé pour le père Verney qui ne le pouvait pas. Il se pourrait qu’en payant ce mandat, il fut resté entre les mains du banquier qui aurait ainsi gardé de bonne fois le papier et l’argent. Enfin, tire cette affaire au clair et écris-moi. Pour l’affaire Nivollet, cherche les feuilles que j’avais garnies et donne les lui, comme ça il rectifiera comme il voudra. Je me soucie fort peu de l’assurance, pour ce qu’elle nous sert maintenant. Tu peux lui dire que le fond ne marchande pas, nous ne lui verserons pas de prime en juillet prochain. Cas de force majeure.

D’ailleurs, il n’a pas de risques, puisqu’il n’y a pas d’ouvriers au fournil. C’est surtout pour cela que je voudrais que tu fermes le four en plein. Tu manges de l’argent. Il vaut mieux que ton papa réserve les fagots restants. Ça gagnera bien plus que de les brûler. Je te recommande encore de monter de l’acétylène chez vous. C’est si vite fait et si commode. Il faut le mettre entre la fenêtre du salon et la porte d’entrée, pour ne pas salir l’eau de la pompe. Et puis ranger ces carbures qui sont débouchés (deux bidons) et qui vont se gâter.

Je te sais fatiguée et ne te donne pas plus de travail pour ce coup là. Guéris vite et écris moi plus souvent, à défaut de lettre, fais moi une simple carte avec un bonjour. Ça rassure et fait attendre avec moins d’impatience. Veille bien la gorge de la petite, ne te laisse pas prendre si elle avait quelque chose. Songe à notre pauvre gros, si tôt parti. J’y songe bien souvent, moi aussi. Comme toi, j’ai le cœur bien gros en pensant à lui. Et pourtant, il faut se raisonner. Ce pauvre petit ne connaitra pas les misères de cette vie. Il en a goûté quelques joies, qui faisaient les nôtres puis il s’est envolé vers un séjour meilleur où il nous rend en protection l’amour que nous avons eu pour lui. Je ne dis pas ceci comme une banale consolation. Je t’assure que pour moi-même, je suis forcé de croire qu’une force invisible me guide, malgré moi souvent, vers mon bien particulier. Tout ce qui m’arrive tourne finalement à mon avantage, bien que souvent j’ai envie d faire autrement. Et puis il me vient de bonnes idées de mieux faire, d’éviter de faire souffrir les autres, de me mieux conduire, d’être plus patient. Toutes choses qui avant ne me venaient jamais à l’esprit. Pourquoi ce changement ? A qui veux-tu que j’en attribue la cause sinon à cet être cher qui là haut plaide pour nous ? Car ta part de bonheur viendra aussi. Nos destinées sont inséparables et nous avons trop souffert dans cette infernale boulangerie pour qu’un sort meilleur ne nous attende pas. Notre cher petit ange est peut être le prix suprême dont nous aurons payé un avenir plus clément. Aie donc le plus grand espoir dans le Tout-puissant. Prends part à la douleur des malheureux dont tu m’annonces la perte au feu d’êtres chers. Pardonne à B. J. s’ils ont eu des torts envers nous, ils en sont bien punis et tout ceci est bien triste. Au revoir, chère bien aimée, courage et espoir

Ton mari qui t’aime bien
Lucien
Lettre du samedi 19 décembre 1914


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