Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 6 octobre 1916
Viroflay, lundi 9 octobre 1916
Viroflay, près de Versailles
Bien chère Alice,

Je viens d’écrire à Mme Carra pour lui raconter mon départ imprévu pour l’intérieur. Je t’envoie ces lignes de Vironflay qui est un faubourg de Versailles. Je crois t’avoir raconté un peu les circonstances de mon départ : nous sommes partis le 6 à une heure pour Amiens où nous avons couché. Le lendemain à midi, nous nous sommes embarqués pour Paris, nous y sommes arrivés à 6 heures du soir. J’ai couché à l’hôtel avec Planche et Combe, les autres ayant des parents ou des amis. Nous sommes repartis pour Versailles le lendemain matin à dix heures après d’interminables paperasses qui nous ont retenus quatre heures en gare des Invalides. Enfin nous arrivons à Versailles où nous étions 51 de la même armée (6ème). Là, on nous a immatriculé et on nous a envoyé le même soir à Vironflay où nous couchons dans un cantonnement infect où j’ai déjà attrapé des poux. Pouah ! Ce matin, nous sommes retournés à Versailles où le capitaine du parc nous a passés en revue, ou fait semblant.
Cet après midi, on nous a pris nos armes nous n’attendons plus que l’arrivée de nos sacs d’effets qui ont été embarqués à Amiens pour partir sur Paris où nous resterons un jour ou deux au dépôt de la rue Lacordaire. C’est de là qu’on doit m’envoyer à Lyon.
Si je ne trouve pas un poste à ma convenance à Lyon, je repartirais alors au front, mais nous verrons ça. Je voudrais avant voir Mme Gambs et Mme Bouseyron. Dans cette guerre, il faut avoir du piston pour arriver à quelque chose. J’ai fait l’expérience moi même quand le devoir scrupuleusement accompli ne suffit pas. J’en ai mille preuves. Tu peux croire que je suis profondément découragé quand je pense à tout le service que j’ai fait et à ce que j’en ai eu comme récompense, je peux aller me reposer.
J’en connais qui ont reçu les galons et les décorations et qui n’en ont pas tant fait que moi. Enfin, passons. Le temps est loin où je partais au front si plein de confiance et d’espoirs. Où sont mes anciens chefs de l’active aux dragons ? Ceux-là étaient des officiers dignes de ce nom, connaisseurs d’hommes et non pas de femmes. Enfin.
Je vais rester encore quelques jours avant de rien recevoir de toi car j’ai dit à Cahuzac de ne m’envoyer mes lettres que quand j’aurai une adresse fixe. De la 404, j’ai passé à la 243TM puis à STPA, puis à la section annexe de triage de personnel automobile où je suis encore.
Comment veux-tu que des lettres vous trouvent avec tous ces changements ?
Versailles est une ville morte. Le palais, immense, au fond d’une cour encore plus immense, en face d’une avenue large de 100 mètres, longue de 2 kilomètres, a quelque chose de grandiose et de solennel. Si j’avais le temps, j’aurais aimé le visiter. Malheureusement le château est au bout de Versailles et Viroflay au bout contraire.
J’espère que quand je rentrerai je trouverai tout le monde en bonne santé à la maison.
Si on te demandait pourquoi je vais rentrer, tu répondras, ce qui est d’ailleurs l’exacte vérité, que c’est la relève du service auto de l’intérieur. On envoie au front ceux qui n’y ont pas encore été. C’est très juste. T’ais-je dis qu’à Villers, les avions boches venaient toutes les nuits et qu’une nuit, ils ont avec leurs bombes tué 60 prisonniers boches dans une gare.
Ma chère Alice, je pense te bientôt revoir ainsi que les enfants et tous à la maison. En attendant, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.
Lucien
Lettre du jeudi 12 octobre 1916


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