Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 12 octobre 1916
Paris, vendredi 13 octobre 1916


Bien chère Alice,
Je n’ai pas pu t’écrire aujourd’hui. Le matin, il y a eu réveil à 5h1/2, puis appel à 6 h1/4 ensuite on nous a menés à pied dans le bois de Boulogne, presque à Saint Cloud, pour y passer un examen de conduite en voiture. Il y avait au moins sept ou huit kilomètres. Nous avons pris le bateau mouche sur la Seine pour revenir. Nous avons passé à Sèvres, Boulogne, etc. Cet après midi on nous a mené faire des terrassements dans un parc qu’on établit dans les fossés des fortifications. Nous logeons dans l’imprimerie nationale, c’est immense. A chaque étage il y a 500 lits. Et l’usine marche dans le reste. Nous avons une paillasse, un sac de couchage et deux couvertures. J’ai aussi les miennes. Il court cent bruits différents sur notre compte. Les uns disent que Lyon est encombré et qu’on va nous envoyer dans des sections auto forestières dans le Morvan ou les Landes. Ce soir on disait que nous partirions demain ou après demain pour Lyon. Enfin un autre courant d’opinion au sujet de notre renvoi au front. Il paraît que si nous faisons une demande pour rester aux armées (ou si nous l’avions faite) nous perdons tout droit à la retraite ou à la pension pour la veuve en cas d’accident au front. Le conseil d’état en aurait décidé ainsi au sujet d’un procès sur ce sujet et on aurait expédié alors pêle-mêle à l’intérieur tous les engagés malgré la demande écrite qu’ils avaient fait pour rester auparavant. Le fait est que notre départ a été bien brusque et a eu lieu dans toutes les armées. Je le vois ici en ce moment, tous ceux qui sont ici avec moi avaient fait des demandes pour rester. Elles n’ont pas empêché leur renvoi immédiat. Du dépôt où je suis, on peut demander à repartir aux armées mais il faut faire une demande spéciale au bureau en renonçant à tous les droits des engagés. Je ne sais pas bien ce que cette formule veut dire.
Je vais bien, mais je suis très las avec toutes ces marches sur le pavé. On est nourri suffisamment. Le temps me dure énormément de la maison. Je suis sans lettre depuis vendredi dernier. Ça fait huit jours ! Ces huit jours me semblent un mois ! J’ai écrit à Cahuzac de m’envoyer mes lettres. Mais quand me parviendront-elles ? Je t’ai écrit tous les jours. Je pense que tu auras reçu mes différentes cartes et lettres. J’espère que tout va bien à la maison et que Marcelle est rétablie maintenant.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Cesse de m’écrire des cartes ouvertes, car il y a tant de changement ici que les lettres se perdront surement après mon départ.


Lucien
Lettre du dimanche 15 octobre 1916


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