Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 17 octobre 1916
Paris, mercredi 18 octobre 1916


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin un paquet de lettres, venant de la 404. Il y en avait deux de toi. 16 et 17 et deux de Mme Carra. Je te les envoie. Tu verras que Mme Carra semblait, renseignements pris, me conseiller d’aller à l’intérieur. Les événements ont bien changé les choses, mais il est certain que je ne me serais pas fait rappeler par ma propre volonté. J’étais décidé à rester jusqu’au moment où il m’a fallu partir. Ici c’est toujours la même chose, les corvées toute la journée. On dit que nous partirons vendredi 20 octobre. Sera-ce bien vrai ? Le temps nous dure à tous ici dans cet enfer. Nous sommes commandés par un tas de gradés qui n’ont jamais bougé d’ici et qui se font un plaisir de railler et molester ceux qui reviennent du front. C’est incroyable. J’ai été témoin hier du fait suivant : à l’appel sur les rangs. Un brigadier de notre peloton embusqué à Paris depuis le début a dit publiquement à un engagé volontaire de 53 ans renvoyé à l’intérieur comme moi après 26 mois de front dont 19 de tranchées : « Vous avez pris la garde hier, eh bien vous la reprendrez aujourd’hui. Vous n’aviez qu’à rester chez vous au lieu de vous engager. Vous êtes un imbécile de l’avoir fait ! » Le vieux a bondi et répondu vertement au cabot. Résultat, l’adjudant est venu et a puni le vieux. Ça, je l’ai vu. Ô France ! Je suis bien certain que les Français prisonniers chez les boches sont mieux traités que nous. Venir du front est ici une tare ! Un brigadier a dit hier qu’on nous avait renvoyés du front parce que nous n’étions bons à rien du tout. Il y a des moments où je me demande si je ne vais pas en tuer un de ces saligauds ! Enfin, j’espère quitter bientôt ce bagne. J’espère bien que je retournerai au front. J’aimerais bien avoir fait, avant, la connaissance de M. De Verna. Je pense que ça me serait plus facile si je pouvais rester quelque temps à Lyon. Je voudrais aussi me guérir une fois pour toutes de ces vers qui m’éreintent. Je ne sais que te répondre au sujet de la petite et de la façon insolite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les heures de classe. Il faudrait peut-être s’assurer si c’est bien vrai. Ensuite faire une demande polie chez l’institutrice. Enfin, en cas de refus, exposer les faits à l’inspecteur.
Tu vois que je n’ai encore rien reçu directement de toi ce matin. Je pense être plus heureux demain. A propos, j’ai appris hier que Villers-Bretonneux a été très sérieusement abimé par les avions boches. L ‘église, des hôtels, des magasins que je connais bien, un peu d’artillerie ont reçu. Il y a eu des morts et des blessés. Je suis parti au bon moment. Sur le communiqué d’aujourd’hui, on lit qu’Amiens a reçu des bombes, hier.
Je suis fatigué et je vais me coucher. Fais bien part de mes affections à tous et en attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison. Je me fais une joie de revoir les enfants.

Lucien
Lettre du vendredi 20 octobre 1916


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