Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 9 novembre 1914
Lyon, mardi 10 novembre 1914
5 heures soir
Très chère Amie


J’ai l’âme tellement triste que de toute la journée, je n’ai pu trouver la force de t’écrire. Je m’y mets cependant pour tenir la promesse que je t’ai faite. Puisses-tu tenir les tiennes.

Que te dirais-je ? Je suis arrivé en Portes avec plus d’une heure d’avance. Ma montre avançait beaucoup, c’est ce qui en est cause. J’ai déjeuné avec mes parents. Je suis arrivé à neuf heures à Lyon. Personne ne m’a rien dit pour mon retard. J’ai trouvé quatre lettres au bureau. Une de Couturier André, une de ma sœur, très affectueuse, une de Pierre qui faisait preuve aussi de bons sentiments amicaux enfin une d’Emile, la meilleure. Je te l’enverrai dans une lettre, mais avant, je veux la montrer aux cousines. Toutes ces lettres m’ont fait beaucoup de peine car toutes exprimaient l’espoir d’une prompte guérison pour le pauvre petit. Ô, mon Dieu ; que c’est triste, de lire cela, quand on sait le terrible résultat. Ce cher petit ange, sa pensée ne me quitte pas ; je le vois là-bas, sous la terre froide du cimetière avec ses beaux yeux clos pour jamais et je pleure. J’en ai l’âme brisée. Je reste couché toute la journée avec mes sombres pensées, retournant toutes les phrases de ces terribles journées dans ma tête en feu. Il est entré un grand chef dans la chambre. Je l’ai à peine vu tant j’étais absorbé.

Je ne sais si le temps ne m’apportera pas un peu de courage. J’en ai bien besoin.

Prie bien pour moi chère Alice ; je t’ai aimée et je t’aime encore bien plus que tu ne le crois. C’est bien en toi seule que j’espère, car après toi, il ne me reste plus personne. Si tu m’abandonnes, je me sens perdu. Tu peux croire que jamais un seul instant il ne m’est venu dans l’idée de vivre sans toi, avec une autre compagnie ; c’est une chose insupportable pour moi que d’y penser. Nul n’est saint, tout le monde a ses défaillances, mais quoi qu’il arrive, ta pensée sera toujours la première chez moi, quand même tu m’abandonnerais complètement. Je t’aimerai quand même jusqu’à mon dernier jour, peut-être proche.

Au revoir, très chère amie de mon cœur. Reçois pour toi seule les meilleurs baisers de ton compagnon qui souffre beaucoup. Embrasse bien la petite.

Celui qui t’aime


Lucien
Lettre du mercredi 11 novembre 1914


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