Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 7 février 1917
Lyon, jeudi 15 février 1917
Bien chère Alice,
J’ai reçu ta lettre aujourd’hui (la 2ème) avec beaucoup de plaisir. J’espère bien que ces grippes dont tu me parles ne dureront pas. Je suis bien grippé aussi en ce moment. Quand vient le soir, j’ai des frissons de fièvre, mais ce ne sera rien de grave. Je me lève à 7 heures du matin, ça m’évite les premiers froids du jour. Mon camion n’est pas encore réparé, on ne l’a pas même commencé. Ça me fait du tort, je ne touche que 54 sous par jour, mais je ne sais pas si j’aurais pu continuer à Feyzin avec ma grippe. Je suis le seul qui n’ose pas manquer un jour pendant les grands froids.
J’ai touché ma paie à Feyzin, de la deuxième quinzaine de janvier 113frs35. Aujourd’hui, j’ai eu mon prêt d’ici : 21frs60. J’ai encore une cinquantaine de francs à toucher à Feyzin sur février. Voilà deux soirs que ma cousine me mène au sermon de 8 à 9 heures. M. Carra me dit que je vais y attraper la grippe, il a bien raison. C’est une conférence sur la guerre par un missionnaire. Ça va durer encore ce soir et demain, mais ça ne vaut pas les sermons que j’ai entendus au front.
Ce soir j’ai vu Rigollier qui est réformé complètement.
Cet après-midi, je suis allé mener du matériel à la poudrerie de Neuville qui vient de sauter. Tu te souviens que c’est là que j’avais vu Grimand de Marennes. L’explosion a été épouvantable. Les vitres sont brisées 150 mètres avant d’y arriver. De l’usine, il ne reste absolument rien. Tous les murs sont écroulés. C’est un amas de pierres de briques et de bois. Ça brûle toujours depuis hier à midi. On trouve toujours des morts dans les décombres, mais ce n’est pas avant quinze jours qu’on aura pu tout déblayer ces ferrailles et ces débris. La Saône qui est gelée est recouverte de poutres, de ferrures et de pierres. Toutes les maisons à 500 mètres autour sont à démolir. Les portes, les fenêtres, les plafonds, les toits, tout est enfoncé. Les meubles pendent lamentablement dans les appartements éventrés. Nous y avons mené trois camions pleins de pelles et de brouettes. On ignore le nombre des morts, on parle de 45 à 50. Une première explosion avait prévenu les ouvriers. C’est la deuxième, un quart d’heure après, qui a fait le plus de mal.
Je te remercie de bien m’écrire. Je pense que tu as reçu par Faure les deux bouteilles d’eau de Vals et le pulmonaire. Ne m’envoie rien par Faure. Je n’aime pas aller chez Dendel.
Soigne toi bien avec les enfants ainsi que tous à la maison. Je ne sais pas quand je m’en irai. Mes amitiés et remerciements à tous à la maison.
Je vous embrasse tous bien fort.

Lucien
Lettre du dimanche 18 février 1917


Nous contacter