Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 21 décembre 1914
Dijon, mardi 22 décembre 1914
Mardi , une heure du soir
Très chère Alice

Je viens de recevoir deux lettres de toi. Une de samedi et une de dimanche. Cela me fait plaisir de recevoir tes lettres. Mais ce plaisir disparait et se change en peine quand je vois combien tu es peu forte. Il te faut, chère Alice ne pas te faire le moindre mauvais sang d’aucune sorte, ni pour moi, ni pour toi.

Pour moi, je ne crains rien et suis dans un poste bien supérieur pour le bien être à celui de M. Démas que tu sembles envier. Le poste de M. Démas est plus périlleux que tu ne le penses. Il consiste surtout en gardes de jour et de nuit qui sont toujours très pénibles. Or moi, je n’aurais jamais ça. Jamais de marches dans la boue qui sont très pénibles. Crois-le, dans cette guerre, je suis un privilégié.

Pour toi, c’est une autre affaire. Tu n’as que les ennuis que tu veux bien te faire, sois dit sans le moindre reproche. En effet, pourquoi te faire le moindre mauvais sang au sujet de C. Quand bien même le pauvre homme attendrait après mon retour, que la reprise des affaire permette de mettre toutes choses au point, le mal serait-il si grand. Cet argent, il nous l’a prêté comment, par bonté d’âme ? Que non pas, mais bien dans une intention de gain. Or la guerre est venue brusquement ; elle nous a empêché de faire nos rentrées et nos payements. Ceci est arrivé presque à tous les commerçants et industriels et comme les gens dans cette condition étaient l’immense majorité, le gouvernement, dans un but général, a établi le moratorium, suspendant les paiements pour tout le monde, parce que à peu près tout le monde en avait besoin. Et ceci est si vrai que le moratorium a été établi le 31 juillet, avant la guerre même. Or crois-tu qu’on aurait si vite mis le moratorium s’il n’avait été question en France que de quelques commerçants isolés comme nous. Mais non, je le répète, nous sommes l’immense majorité à qui la guerre a dérangé nos affaires ; je le vois bien en causant avec mes camarades.

Maintenant, C. joue en ce moment un rôle odieux. Nous devions le rembourser à la récolte, c’est entendu et nous l’aurions bien fait sans la guerre. La guerre est venue avant la récolte. En sommes nous la cause ? Non, et bien alors ? Que C. soit, question argent, une victime momentanée de la guerre, tu conviendras qu’il n’est pas dans la catégorie la plus intéressante. Tu es autrement à plaindre que lui, toi, et il y en a encore d’autres encore plus à plaindre que toi. N’accorde donc à ce traqueur de femmes seules que le mépris qu’il mérite par son attitude révoltante et porte ta pensée ailleurs que sur lui.

Quand je serai de retour je le verrai en face et alors nous règlerons plusieurs compte à la fois, tu peux me croire. Je ne suis pas près d’oublier les tracas qu’il te cause alors que je ne peux te défendre, mais mon tour viendra, sois en sûre.

J’ai vu hier à Dijon un spectacle bien propre à faire oublier les mesquineries de C. Sur une longue file, suivant le mur du cimetière ou je suis allé me promener, trois cent tombes fraîches de soldats morts à l’hôpital de leurs blessures, étaient alignées à cinquante centimètres les unes des autres, marquées par une petite croix de bois noir sur laquelle était peint le nom du défunt et un numéro d’ordre. Une petite couronne avec un ruban tricolore ornait chaque tombe. Sur quelques-unes, la famille avait fait mettre des couronnes sur lesquelles on lisait : « A mon fils », sur d’autres « A mon époux » et souvent sur les mêmes « A notre père ». Et la lugubre lignée n’était pas achevée, au bout, la fosse était grande ouverte, prête à recevoir de nouveaux cercueils. Hier tantôt, on en a encore enterré trois.

Songe donc à ce que cette immense rangée de tombes représentait de larmes, de souffrances et de deuils. Et là, ce n’est rien, là haut sur le front, il y en a bien d’autres et d’autres encore. Et bien, chère Alice, voilà à quoi il faut songer, à cette immense misère, à ces mères en deuil, à ces veuves, à ces orphelins et tu trouveras qu’à côté de cela, les misères de C. sont bien petites et qu’il ne vaut guère la peine de s’en occuper. Tu dois bien comprendre aussi que tu n’es pas des plus à plaindre comme je te le disais. Tu as l’espoir, justifié par mon bon poste, de me revoir, tandis que bien d’autres ne l’ont plus. Je vais terminer ce gribouillage que tu te rendras fermement à mes bonnes raisons et que je te verrais bientôt (par la pensée) forte et vaillante aidant bien tes chers parents à qui nous devons tant. Tu comprends bien qu’en étant toujours malade, tu leur fais de la peine à tes parents. Et tu me dis que la cause de ta maladie, ce sont tes pensées tristes. Et bien chasse-les, ces pensées, ne t’attardes pas l’esprit sur elles. Cause souvent avec ton papa, avec ta maman et tes sœurs. Prends part à leur gaité et ris avec eux. Mieux vaut faire la guerre en riant qu’en pleurant. Je suis persuadé que ceux qui comme toi et les tiens sont restés à la maison sont bien plus malheureux du fait de la guerre que ceux qui sont au front.

Et bien au front, pour supporter les misères du métier, nos soldats chantent et s’égayent. C’est là le secret de leur force. Imite-les, cherche à te distraire, ne t’alarme jamais à mon sujet et bientôt tu m’écriras que tu vas mieux. Songe au plaisir que tu me feras quand tu pourras me dire sincèrement que tu es bien guérie. Fais en sorte que ce soit mes étrennes, cette nouvelle-là. Soigne bien ce moral, il n’y a que lui de malade.

Ecris moi souvent, tu es encore trop rare. J’ai bien reçu toutes tes lettres. Elles mettent deux jours pour venir ici. Tu diras à ton papa qu’il m’écrive quand il a une minute. Je lui ferai une lettre quand j’aurai vu un peu la guerre et je lui dirai mes impressions. Ici, on n’est pas tranquille pour écrire, il s’y fait trop de bruit et on n’a pas de table. C’est ma lessiveuse qui me sert de bureau. C’est encore mieux que dans les tranchées, où pourtant on ne se plaint pas. Nous avons ici un camarade qui en vient et qui a rapporté un fusil allemand complet avec baïonnette et cartouches, coiffure, etc. Et bien le temps lui dure de ne pas retourner au feu.

Ce coup là, je finis. C’est bien assez t’embêter. Fais vite ton possible pour bien guérir et à bientôt le plaisir de recevoir de toi d’heureuses nouvelles. Embrasse bien pour moi tes bons parents, la petite et tes sœurs et à bientôt la joie du retour triomphant. Et puis pense un peu aussi à la France, à notre chère France bientôt victorieuse.
A toi mes plus affectueux baisers.



ILLUSTRATION

Note : Nous ne devons rien comme intérêts à C. avant fin septembre 1915. Les intérêts lui ont été payés jusqu’à fin septembre 1914. Qu’il ne compte pas faire payer les intérêts à l’avance comme il a toujours fait jusqu’ici.
Lettre du jeudi 24 décembre 1914


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