Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 22 décembre 1914
Dijon, jeudi 24 décembre 1914
Jeudi soir 3 heures

Ma très chère Alice

Je n’ai rien reçu de toi depuis tes deux lettres de samedi et dimanche, lesquelles me laissaient inquiet de ta mauvaise santé. Je t’ai écrit le 22 et tu dois avoir reçu cette lettre. Serais-tu davantage fatiguée ? Depuis dimanche, tu aurais dû m’écrire un peu. J’ai reçu aujourd’hui une lettre de Joséphine et une carte de Mme Carra. Je leur avais annoncé mon départ et des deux côtés, on m’a vite répondu.

Ça m’a fait plaisir de recevoir de leurs nouvelles mais j’aime encore mieux tes lettres à toi. Je les connais, les tiennes dans les mains du vaguemestre avant même qu’il ait appelé mon nom et dès que je les ai, je file les lire dans un coin, comme un chat qui emporte un bon morceau. Il y en a qui éprouvent le besoin de lire en public les lettres de leurs femmes et de se moquer avec tout le monde des sentiments tendres qu’elles leur expriment. Il faut qu’il y ait des hommes bien sans cœur, comme tu vois. Tu peux croire, chère femme, que ce n’est pas moi qui ferai ceci. Je suis très heureux quand je reçois une de tes lettres mais je garde mon bonheur pour moi et n’en parle à personne.

Notre départ n’aura pas lieu vraisemblablement avant le jour de l’an. Rien n’est encore fixé, d’ailleurs, bien que notre officier nous ait dit de ne pas nous laisser inscrire dans un autre convoi. Il part des convois presque tous les jours et malgré de nouvelles arrivées de chauffeurs algériens, nous ne sommes plus guère nombreux. Les tours de garde sont rapprochés. J’étais de garde lundi 21 et je le serai de nouveau demain, jour de Noël.

J’aurais voulu pourtant aller à l’église ce jour de Noël. Je sais que cela t’aurait fait plaisir mais j’ai été pris dans une impasse. Juges-en. Je suis toujours exempt de service par rapport à mon doigt qui avec ce froid ne guérit pas vite. Je ne devrais donc pas prendre de garde. Mais comme malade, je suis consigné au quartier et ne peux pas sortir. Alors voyant cela, j’ai accepté de prendre la garde parce que cela permettra à un autre de sortir, qui sans cela aurait été de garde. Qu’il fasse de sa liberté l’usage qu’il voudra, le très léger sacrifice que je fais en prenant les factions au lieu d’être tranquille dans la chambre remplacera ma visite à l’église puisque je ne pouvais y aller ni d’une manière ni de l’autre.

Ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne sais pas quel est l’heureux bénéficiaire du tour de garde et que lui-même ne se doutera jamais du service que je lui aurai rendu. Ce sera l’un des 23 factionnaires de lundi, mais lequel ?

Toujours beaucoup, beaucoup de mouvement ici, on reçoit encore des autobus d’Afrique et des chauffeurs. Berliet envoie ici 20 camions neufs par semaine. On reçoit aussi des « Berna » de Suisse. Ce qu’il y a de piquant dans ces Berna, c’est qu’ils ont été commandés par l’Allemagne à la maison Berna de Zurich. Comme l’essence manque en Prusse, ils ont des carburateurs à alcool de bois. Ici, il faut leur mettre des carburateurs à essence. Les inscriptions de commande sont en Allemand. L’Allemagne voulait les payer en papier. Alors la maison Berna a refusé la livraison. La France a offert de les prendre en les payant en or et les a obtenus. Enfoncés, les Boches !

Tu me ferais bien plaisir en m’envoyant les deux photographies que je t’avais demandées, la petite et toi. J’ai bien regretté de ne pas avoir emporté de Lyon une des deux malles que les cousines Desrayaud nous avaient données. Ce serait bien plus commode pour ranger mes affaires que les sacs où tout s’abime. Mais c’est un peu tard pour y songer maintenant. Ils ont tous acheté des caisses peintes en gris, comme les camions mais ça coûte dix francs, alors tu penses bien que je ne veux pas mettre dix francs là.

En venant de Lyon, un fût d’huile s’était effondré sous les trépidations et mes sacs qui étaient à côté en avaient pris pour leur rhume. Heureusement que l’essence ne manque pas pour dégraisser, mais c’est embêtant quand même.

Si je reste encore à Dijon quelques jours, je vais m’engraisser. Je ne fais rien et mange bien. Alors ça va bien mais ça ne sert guère à la Patrie et on ronge le mors avec une patience douteuse. Et pourtant, on n’y peut rien. Peut-être que quand nous y serons, là haut, nous pourrons nous rattraper. Il paraît que les voitures que nous avons amenées de Lyon ont été un peu éprouvées cette semaine par les obus boches. Heureusement pour nous que nous n’y étions plus. Il s’agirait d’ailleurs d’une faute dans la direction qui ne se reproduira pas.

En attendant de tes nouvelles, embrasse bien pour moi la petite, tes chers parents et tes sœurs et reçois, tendre amie, mes affectueux baisers.
Toujours à toi,

Lucien

Le temps est devenu froid. Il avait plu tous les jours sauf hier tantôt où nous avons eu un beau soleil.

Lettre du lundi 28 décembre 1914


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