Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 24 décembre 1914
Dijon, lundi 28 décembre 1914
Lundi, 4 heures du soir
Chère Alice

J’ai enfin reçu ta double lettre aujourd’hui. C’est un camarade très gentil qui me l’a apportée du quartier avec des oranges. J’étais très inquiet, ne sachant à quoi attribuer ton silence. Je t’ai parlé dans mes cartes de ce matin d’une permission éventuelle d’une semaine que j’aurais en sortant d’ici. J’ai presqu’envie de ne pas l’accepter, cela me ferait manquer le départ avec mes camarades et en même temps mon poste de cuisinier. Cela éviterait aussi de renouveler des adieux pénibles, comme tu sais. Certes, vous revoir tous serait bon, mais se quitter encore une fois …

Enfin, je verrais ce que tu me diras. Comme je te l’ai écris, je suis presque guéri et pourtant jamais angine ne fut plus mal soignée à son début. Je l’ai prise la nuit du réveillon. Toute la nuit, ce fut un tapage impossible, les portes restèrent ouvertes et moi qui couche sur le bord d’un couloir, au courant d’air, j’ai du me découvrir et prendre froid. Le jour de Noël à 5 heures du soir, j’avais une fièvre de cheval. Bien qu’étant de garde, j’allais me coucher sans souper. Un camarade me fit chauffer une chopine de vin qui me causa dans la nuit une indigestion épouvantable. Ce fut cette nuit là encore un chahut toute la nuit. Un convoi partait dans la nuit. Je souffris beaucoup du martellement des pieds sur le plancher sur lequel j’étais couché. Enfin, vers huit heures, les infirmières vinrent me voir et à onze heures ce fut le major. On décida de m’envoyer à l’infirmerie. Je n’avais rien pris depuis la veille, j’avais une soif brûlante. A l’infirmerie, il n’y avait pas même de lit. J’attends une heure en grelottant. Enfin on m’emmène vers deux heures à une infirmerie en ville en auto.

C’était tomber de mal en pire. Dans cette infirmerie, il y avait quelques mauvaises paillasses sur des planches, une chambre glacée, des cabinets dans la cour et ni poêle, ni même un réchaud à alcool, rien. L’infirmier déplore sa pénurie et me donne un quart de lait froid. C’est tout ce que j’ai eu à boire, de vendredi soir à dimanche matin à huit heures. A cinq heures, le major vient et décide qu’il faut m’envoyer à l’hôpital le lendemain. Le dimanche matin, donc, on me donne un peu de café et en route dans une auto découverte. Il gèle, nous traversons Dijon et attendons trois quarts d’heure à la porte qu’on veuille bien nous recevoir car nous sommes trois malades. L’hôpital est complet, il faut téléphoner à la place. Enfin on nous reçoit, ça commence à être meilleur. Un bon lit, une salle chauffée. Je n’en pouvais plus. Le major vient, fait sa tournée et à midi on me donne un peu de bouillon chaud et aussi du lait chaud.

A partir de ce moment, ça change. Autant j’ai été mal, autant ici on est aux petits soins. On nous donne des friandises, des cartes, des cigarettes. Comme par enchantement, ma fièvre tombe, ma gorge se décongestionne sans percer et je suis mieux. Aujourd’hui lundi, je me lève et je mange. Demain, je serai remis en plein. Le major, un jeune, est gentil au possible. Il tutoie tout le monde. D’ailleurs, dans cet hôpital rempli de blessés, c’est la règle. Tout le monde tutoie, depuis le cabot infirmier, jusqu’au médecin chef à 5 galons. Il y a un prêtre qui fait fonction de scribe, puis des religieuses, des dames de la Croix-Rouge. Les blessés sont pouponnés. Moi, ça me rend honteux car je ne suis pas blessé et je ne mérite pas les petits soins dont on me comble.

Ce soir, des religieuses sont venues d’un autre couvent apporter à chacun une brioche. Le menu de l’ordinaire est très bon, je serai donc vite remis.
Je t’écrirai demain une autre lettre. C’est l’heure de la soupe. Si tu revois C., dis lui que si je m’en vais en permission, je l’étrangle pour lui apprendre à t’embêter. Toi, ma chérie, ne te fais pas de bile. Guéris-toi bien vite. Les beaux jours reviendront bien pour tous. Embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs et à ma petite Marcelle mes meilleurs baisers.
Lucien
Lettre du mardi 29 décembre 1914


Nous contacter