Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 28 décembre 1914
Dijon, mardi 29 décembre 1914
Mardi deux heures du soir. Hôpital Saint-Joseph, salle 7
Très chère Alice

J’ai reçu à midi ta gentille lettre du 26. Tu me dis que Mme Bavard t’a dit d’aller voir M. Roux. C’est ce qu’il y a de plus urgent, de plus pressant et de bien plus utile que de t’occuper de ramasser de l’argent pour C. A propos de cet individu-là, je ne veux plus que tu t’en occupes. Quand une femme est dans ton état, elle ne reçoit personne, car toute émotion peut être dangereuse pour elle et son futur enfant. Quant à nos comptes, je les règlerai moi-même à mon retour. Pour le moment je suis au service de la France et je ne dois rien à personne. Je ne veux pas que ton papa ne donne rien à C. Ni signature, ni garantie. Ton papa n’a qu’à répondre à C., au cas où cette brute irait le trouver que tout ceci ne le regarde pas et qu’il s’arrangera avec moi quand je serai revenu. Tu dois bien comprendre que ton papa a déjà bien assez de soucis comme cela sans lui en créer encore d’autres avec nos comptes, d’autant plus que la loi est formelle là-dessus. On ne peut rien aux militaires sous les drapeaux, ni à leur famille. Je veux donc que tu me mettes tout cela sur mon compte et que tu ne t’occupes plus de cet individu qui ne respecte rien, ni deuil, ni souffrances, ni maladies. Ne le reçois pas, mets ses lettres au feu et tu en seras débarrassée.

Si ton papa est allé à Vienne comme tu me l’a dit, ce dont je le remercie beaucoup pour la peine qu’il se donne pour nous, il a dû apprendre que le moratorium est formel pour toutes les valeurs souscrites avant la guerre. C’est donc notre cas. Mais ce que compte faire C., c’est ceci : vous effrayer pour vous faire peur et obtenir par pression ce que la loi ne lui accorde pas. C’est comme le chien de Jaux : plus tu lui donnais à manger pour t’en débarrasser, plus il revenait. Quand il verra que tes menaces sont sans effet, il te laissera bien tranquille, sois en certaine. Ah, ces gendarmes, ce sont bien les derniers hommes de la terre. Aller tracasser sans merci une femme seule, malade et en deuil. Jamais je n’ai fait ça à personne. Ça ne lui portera pas bonheur.

C’est donc une affaire entendue, j’entends régler moi-même mes comptes à mon retour. Je crains qu’on ne te trompe. Tu m’as dis qu’il avait compté 6 francs 89 de frais pour la traite Jacin. Or il n’y avait à payer que les frais d’intérêts au 5 % l’an depuis l’échéance fin septembre, je crois. Ça doit faire environ 35 sous. Tu vois comme ce C. te vole. Bien entendu, c’est à Jacin à payer cela. J’ai bien le temps de t’écrire, c’est pour cela que je répèterai encore une fois qu’il te faut guérir pour pouvoir aider un peu tes parents et les dédommager. Si tu te fais malade pour ce C., tu es dans le cas de faire une longue maladie et d’augmenter ainsi les charges de tes bons parents. Ce serait mal les récompenser. Je sais bien que quand on est fatigué, un rien prend souvent des proportions énormes. C’est pour cela qu’un malade juge mal. Donc, guéris-toi pour commencer, après tu verras ce que tu as à faire, et tu le verras juste. En somme, pour me résumer, je désire que tu t’entoures du calme que réclame ton état et que tu renvois le règlement de nos comptes à mon retour.

Avec ce C., je ne te raconte plus rien. Le jour de Noël, nous avons eu un menu épatant. Juges-en. Le matin, café et gruyère. A midi, sardines au beurre, saucisson, haricots bretonne, dinde aux marrons, poires cognac et cigare. Un demi litre de vin par homme. Le soir à cinq heures, potage vermicelle, bœuf légume et dessert. De ce dernier repas, je n’ai pas profité, mon angine me tenait fort, déjà. Ici à l’hôpital, nous avons, le matin, café au lait avec petit pain, à 12 heures soupe légumes et viande, pâtisserie ou fromage, le soir à 5 heures de même. Vin à tous les repas. Le jeudi et le dimanche, il y a poulet en plus. Le jour de Noël, on a distribué à tous les malades et blessés des cartes, mouchoirs, couteaux, bonbons, chocolats, etc. Je ne puis terminer ce chapitre sans rendre hommage aux dames de la Croix-Rouge. Celles qui nous soignent sont sublimes. Le mot n’a rien de trop. Rien en elles ne laisse deviner leur rang. Un grand vêtement blanc les enveloppe avec un tablier blanc. Un grand voile blanc aussi enveloppe les cheveux et retombe en arrière. Aucun bijou sauf une seule alliance à l’annulaire gauche. Toutes l’ont, cette alliance, pourtant le major en appelle une « mademoiselle ». Mystère. Il y a aussi des religieuses très gentilles mais elles ne viennent qu’accidentellement, elles ont un autre service. Et puis j’oubliais, mon angine est passée complètement, puissent tous vos tourments être aussi bien passés. Je vous embrasse tous,
Lucien
Note
Il semblerait que l'hôpital Saint-Joseph, d'où Lucien écrit ce jour-là ait été en fait une école transformée pendant la guerre en hôpital militaire. http://dijon1900.blogspot.fr/2010/07/lhopital-des-cheminots-saint-joseph.html
Lettre du mercredi 30 décembre 1914


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