Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 13 octobre 1917
Balan, mardi 23 octobre 1917
La Valbonne

Bien chère Alice,
Je t’envoie quelques détails sur mon nouveau poste. Nous sommes trois camions et trois conducteurs à la disposition du camp américain où de nombreux officiers apprennent à manœuvrer, tirer la mitrailleuse, jeter des grenades sous le commandement d’officiers français qui tous parlent anglais. Nous sommes sous les ordres directs du chef de camp, un commandant de l’armée active américaine qui a déjà fait des guerres. Il est très gentil pour nous. Il a une auto et tout l’après midi Bonneton et moi avons fait des réparations à sa voiture. Il nous donne 10 francs par semaine. Ce matin, nous avons lavé réparé la voiture particulière d’un lieutenant français qui nous payera aussi. Les Américains ont loué nos trois camions 94 francs par jour et par camion, essence comprise. Nous commençons le matin à 7 heures. Nous venons manger à 11 h et à 5h. La nuit est tranquille. Pas de garde ni corvée ennuyeuse. Nous mangeons et couchons aux C.O.A. (boulangers militaires) à l’entrée du camp de la Valbonne. Le camp américain est à l’école de tir à 2km de là. Nous y allons et nous en revenons avec un camion. On est nourri suffisamment avec ¼ de vin le soir. Bien couché avec paillasse matelas et sac de couchage dans des baraquements chauffés. En somme le travail est peu pénible et assez agréable. Le seul inconvénient est le soir, le temps m’y dure car Bonneton va coucher à Lyon. L’autre est un ivrogne du midi, peu intéressant.
Demain nous menons des officiers à l’école de grenade. Ces Américains sont de beaux jeunes hommes. On les fait marcher au pas par 4 comme des bleus. J’ai acheté un petit dictionnaire franco-anglais et nous conversons par ce moyen. Je n’y comprends pas grand-chose (good-bye, all right, bonjour, ça va bien) En somme je me repose en attendant Feyzin. Ça me console un peu car Bonneton qui était encore il y a un mois à Feyzin m’a dit qu’il était content d’en être relevé car il n’en pouvait plus : tous les matins il se levait à 4h pour être à 6h à Feyzin. Nous verrons bien quand ce sera mon tour d’y aller. Si on peut gagner quelque chose ici ça me fera attendre plus patiemment. Par exemple le temps me dure beaucoup de toi et des enfants. C’est le gros inconvénient d’être ici et la raison pour laquelle je ne désire pas y rester.
Les cousines m’ont bien dit de te dire que si les œufs vous faisaient défaut de n’en mettre qu’une douzaine (1 livre, 2 douz si possible, 4 demi secs, crème. Je dis une livre beurre pour les cousines) Je te répète que je veux que tu voies un médecin. Ne profite pas de ce que je suis loin pour n’y pas aller. Je t’ai dit ce qui t’arriverait. Je n’admettrai aucune excuse.
Tu me diras bien comment vont les enfants ainsi que la mémé et tous à la maison. Je sais que vous êtes en semailles et que par conséquent le papa n’a pas le temps d’être malade !
T’ais-je dit que je suis allé chez Rose jeudi dernier, je crois. Jo était au lit depuis huit jours des suites d’un froid.
Clémence était dans son pays.
Tu me diras dans ta prochaine lettre où vous en êtes des semailles et s’il y a eu beaucoup de raves. Et du vin ?
Ma dent m’a laissé tranquille aujourd’hui. C’est la drogue pour brûler le nerf qui m’a tant fait souffrir hier. Ce soir il pleut, triste temps. Tu me diras les lettres que j’ai encore à la 440. J’ai reçu celle de dimanche.
En attendant le bonheur de te revoir, et en bonne santé, je t’embrasse chère Alice, de tout mon cœur ainsi que les petits et tous à la maison.

Conducteur Automobile
Camp américain
La Valbonne
Ain
Lucien
Lettre du vendredi 26 octobre 1917


Nous contacter