Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 29 décembre 1914
Dijon, mercredi 30 décembre 1914
Mercredi soir 2 heures, hôpital Saint-Joseph
Bien Chère Alice,

C’est pour te faire mes souhaits de nouvelle année à toi et à ma chère petite Marcelle que j’écris cette lettre. J’aurais voulu te faire une lettre gaie et qui aurait remplacé la joie qui marquait ce jour-là les autres années, mais il ne faut pas se faire d’illusion, rien ne peut remplacer les absents et pour moi vous l’êtes, tous absents comme je suis absent pour vous tous. Le grand souhait que nous faisons tous, c’est que bientôt sonne pour nous l’heure de la réunion familiale, le moment béni où nous ne nous séparerons plus et où rendus meilleurs par nos malheurs, nous saurons mieux nous aimer. Ne te semble-t-il pas que tous les autres souhaits ne sont que d’ordre secondaire selon celui-là ? Ma chère et tendre amie, nous avons bien souffert dans cette année qui vient de s’écouler. Nous avons connu les plus grandes souffrances que l’on puisse éprouver, car qu’y a-t-il de plus dur que de perdre un enfant chéri, plein de vie et de promesses ? Et si ce n’était pas assez de peine pour une année, d’autres sont venues encore pour préparer sans doute le chemin à la suprême. Tu te souviens, Chère Aimée, de nos misères avec nos commis et bonnes, ce printemps ; les maladies, la guerre ruinant à la fois notre commerce et nos projets d’avenir, puis notre petit Ernest partant subitement, quittant cette terre où l’on souffre trop … Sera-ce tout ? Non, nous ne pleurerons pas en paix, les usuriers, que rien ne touche, s’abattront sur la femme seule et lui feront mille peines. Ils sont bien libres, le chef de foyer est retenu loin et sa colère lointaine n’est pas à craindre. Voilà ce qu’a été pour nous 1914. Ne croirais-tu pas, chère compagne, que notre part de souffrance a déjà été bien grande, et ne nous est-il pas permis d’espérer que là va s’arrêter le mauvais sort ?

Et bien c’est la conviction que je garde malgré tout que notre tour de souffrir est enfin passé et qu’un avenir réparateur va s’ouvrir devant nous. Tu m’as écris que comme moi, tu croyais à la protection de notre cher petit ange, qui du Ciel veille sur nous. Du courage, donc, chérie bien aimée, triomphons des petites misères que nous rencontrerons encore, attendant avec confiance la fin de cette guerre abominable qui pourtant a régénéré la France, comme nos malheurs ont régénéré notre amour. Espère, sans alarmes inutiles, dans mon retour qui me ramènera vers toi plein de santé et meilleur. Et alors, forts de toutes nos épreuves, de tous nos deuils, nous saurons ensemble bien travailler et bien nous aimer. Voilà les vœux que je forme pour cette année. Et j’ai le ferme espoir qu’ils se réaliseront. Maintenant, ma petite Marcelette ne se contentera peut-être pas de tous ces discours, une étrenne pour elle ferait mieux l’affaire que tous les meilleurs souhaits du monde. J’avais bien songé à lui envoyer un petit cadeau d’ici, je ne puis le faire, étant prisonnier de cet hôpital. Mais à ma sortie, je ne le manquerai pas et si ce n’est cette année le petit Jésus lui-même qui apporte les étrennes, ce sera tout au moins le facteur ou moi. Enfin, peu importe le messager, pourvu que l’étrenne arrive quand même. Je compte bien qu’en revanche, elle sera toujours une petite fille bien sage et bien obéissante, même pour sa Mémé. Il faut aussi qu’elle apprenne bien à lire et à écrire pour être bien savante et faire de jolies cartes à son papa. Je les attends avec impatience, ces fameuses cartes.
Bien que j’ai l’intention de faire pour tes chers parents une lettre spéciale, tu leur feras mes meilleurs souhaits pour moi pour les remercier de leurs bons soins et de leur bonté. Tu les embrasseras pour moi en leur disant que leur pensée m’est toujours profondément chère et que je fais les meilleurs vœux pour que le Bon Dieu leur donne santé et longue vie auprès de leurs enfants.
Embrasse aussi bien tes sœurs Marcelle et Jeanne, qu’elles soient heureuses toujours. Je t’embrasse du fond du cœur,

Tout à toi,

Lucien
Lettre du vendredi 8 janvier 1915


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