Chère Alice, le temps est beau...

Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 20 décembre 1917
Saint-Vallier, dimanche 23 décembre 1917

Bien chère Alice,

J’espère que tu auras reçu ma dépêche à temps et que tu ne m’attendras pas ce soir.
Je suis parti hier matin de Lyon avec un camion et une remorque pour Valence. Je devais rentrer par le train une fois ma mission terminée. Tout d’abord, jusqu’à Saint-Pierre de Bœuf, ça allait à peu près. Je suivais la rive droite du Rhône par Oullins, Givors, Sainte Colombe. En passant à Ampuis, je suis allé dire bonjour à l’instituteur qui est le frère de Trancy, mon ancien patron de Rechain. Dans l’Ardèche, les « chalées » n’étaient pas faites. Je me suis vu mille peines pour arriver à Serrières où il y a un pont sur le Rhône. J’espérais avoir une meilleure route dans l’Isère. Le gardien du pont n’a pas voulu laisser passer mon convoi. J’ai filé alors sur Tournon mais à 2 km de Serrières, arrêt complet. J’ai bataillé dans la neige au pied d’une petite montée. De guerre lasse, je suis allé à la mairie chercher des Bulgares prisonniers que j’avais vus en passant. Ils ne sont venus que ce matin et nous avons travaillé jusqu’à 10h ½ pour dégager le camion. J’ai traversé le pont de Serrières malgré la défense du gardien et je suis venu par Sablons et Chanas jusqu’à la route nationale qui n’avait pas été déblayée non plus. En route j’ai rencontré le traineau ce qui a encore aggravé ma situation car il n’a fait qu’écorcher la neige et j’ai dû abandonner ma remorque à Bancel, six kilomètres avant d’arriver à Saint Vallier.
Je suis venu péniblement avec mon camion jusqu’à Saint Vallier mais après il m’a été impossible d’aller plus loin, aucun traîneau m’ayant passé. Je suis allé chercher un billet de logement à la mairie, je suis à l’hôtel de l’en tête de cette lettre (Hôtel de la poste et du sauvage, Saint Vallier, Drôme). Mon camion aussi. J’ai fait un rapport télégraphique à mes chefs, le téléphone étant coupé de partout.
Bien que j’ai les pieds trempés, je ne me suis pas encore enrhumé. J’ai acheté une paire de chaussettes de rechange. Je ne sais quand je partirai d’ici. J’attends les instructions. Je pense bien qu’ils m’enverront pour 24h quand je rentrerai.
Et chez toi ? Ton voyage de lundi a dû bien te fatiguer. Tu ne m’en parlais guère, sur ta lettre.
Au revoir, bien chère Alice, un affectueux bonjour à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, avec les enfants.
Lucien
Dimanche matin 8h.
Chère Alice,
Je me lève. J’ai reçu hier soir une dépêche de Lyon me prescrivant d’attendre les instructions de Valence et de revenir ensuite à Lyon. Je vais téléphoner à Valence et j’espère être à Lyon demain ou peut-être ce soir. Je vais bien. Pas même enrhumé.
Gros baisers aux enfants,
Je t’embrasse bien fort
Lucien
Lettre du lundi 24 décembre 1917


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