Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 2 octobre 1918
INDEFINI, jeudi 3 octobre 1918
Orléans
Jeudi soir 3 octobre 1918
Bien chère Alice,
Tu ne peux imaginer ma surprise en recevant ta lettre tout à l’heure. Toi aussi pauvre petite, il a fallu que tu prennes cette peste. Toi qui est déjà si peu forte. Il y avait bien deux jours que je n’avais rien eu de toi, mais comme tu devais aller à Lyon, je pensais que c’était ton voyage qui t’avais empêché d’écrire. Tu as été très malade. C’est bien ainsi que cela prend au début. Cassan, tu t’en souviens, avait commencé ainsi. On en guéri vite, heureusement. Ne fais aucune imprudence, ne te lève pas trop tôt. Une rechute ne t’arrangerait guère, ni la maison non plus. J’irai te voir samedi prochain en 8. Je ne veux pas attendre la Toussaint si par hasard je ne réussissais pas, je demanderai une permission quand même. J’espère que quand ma lettre te parviendra, tu iras déjà mieux puisque tu as pu m’écrire.
Enfin, si tu ne te sentais pas mieux, envoie moi une dépêche, je m’en irai tout de suite, tant pis pour les examens.
D’après ce que j’ai entendu dire de cette fièvre, elle prend et commence comme une pneumonie mais ça dure moins et ne laisse pas de trace si soignée à temps. Dans certains endroits, en Bretagne et à Paris, elle se complique de dysenterie et devient très dangereuse. C’est de cela qu’est mort le petit Couturier. Mais la région lyonnaise n’a eu encore que des cas bénins, peu graves. D’ailleurs tout se passe au début et en 4 ou 5 jours on va mieux. C’est ainsi que ça a fait à Cassan, que l’on croyait perdu les deux premiers jours et qui a repris son service à la 1140 avec G. J’espère donc bien te revoir bien convalescente dans 8 jours.
Rien de nouveau ici, Bonneton ne sait pas encore le résultat de son examen qui a été très dur pour tous. Il est reparti ce soir en permission de 48h à Lyon. Ils n’ont rien à faire en attendant lundi, date à laquelle doit commencer leur nouveau cours. J’aime autant qu’il soit parti, ils étaient tous désœuvrés et j’ai mieux à faire qu’à être dérangé par leurs bruyantes folies d’écoliers en vacances.
Cet après midi nous sommes allés en Sologne en auto. Je venais de recevoir ta lettre et je n’avais guère la tête aux manœuvres plus ou moins compliquées. Le moniteur, un deuxième classe, a voulu me faire des observations, il avait d’ailleurs parfaitement raison. Je l’ai envoyé promener comme tu penses. Mon camarade le séminariste n’en revenait pas ! C’est d’ailleurs fantastique, les moniteurs qui conduisent depuis deux ou trois mois au plus et veulent nous apprendre les finesses du métier. Ça tombe bien avec moi qui depuis quatre ans ne fais que cela. Habituellement je les laisse dire, mais aujourd’hui ! Cela n’a d’ailleurs aucune importance. C’est comme quand ils veulent apprendre à conduire à Vidard qui a couru pour la coupe Gordon-Benett sur le circuit d’Auvergne à 170 km/h ! Ironie !
J’espère recevoir une lettre demain me donnant de tes nouvelles. Comment cela t’a-t-il pris ? Que t’a dit le docteur ? Et les enfants ? Je ne crois pas d’ailleurs que ce soit immédiatement contagieux. Il faut probablement un milieu favorable. Si tu revois le docteur –ne néglige rien pour cela- demande lui les premiers soins pour les enfants si ça les prenait. Ce sont tes purges qui ont du t’affaiblir et te prédisposer à cela. Est-ce en train dans la région ? Je vais attendre de tes nouvelles avec une grand impatience, mais je sais bien que vous me tiendrez au courant les uns ou les autres.
A bientôt, chère Alice, pas d’imprudences, ni d’impatience. Reste bien au chaud le temps voulu.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.
Lucien

Lucien
Note
René Vidart est un aviateur originaire de Divonne-les-bains : http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article194 René Vidart était arrivé 5ème à la coupe aéronautique Gordon Benett en 1911. L'année suivante, Vedrines y battait record de vitesse à 169 km/h sur un monoplan Deperdussin : https://www.hydroretro.net/etudegh/hydrodeperdussin.pdf
Lettre du vendredi 4 octobre 1918


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