Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 6 août 1918
INDEFINI, mardi 6 août 1918
Orléans 6 août (mardi soir, 3h)

Bien chère Alice,

Nous voici enfin arrivés à bon port. Tu as dû recevoir ma petite lettre de Vierzon. Hier matin à Lyon, j’étais assez fatigué. Malgré une bonne nuit chez Mme Carra, les coliques m’avaient repris en me levant et j’ai été souffrant toute la matinée. J’en ai oublié d’aller chercher la pharmacie chez M. Guerrier mais j’écris en même temps à Mme Carra pour qu’elle la mette dans le panier de samedi. J’ai oublié aussi de déposer mes clefs. Je vais les envoyer à Lyon aussi par la poste (Bonneton en fait autant). Malgré toutes mes appréhensions, le voyage s’est très bien fait. Je n’ai pas été fatigué. Nous sommes arrivés en gare d’Orléans vers 9 heures ce matin. Un planton nous attendait et nous a guidés au bureau des entrées de la 1402. Nous étions libres à 10h. Nous avons trouvé une chambre à deux pièces et deux lits pour 50 francs par mois (25 frs chacun). Nous y serons bien pour travailler ; ça a l’air propre. C’est chez une femme de 60 ans d’aspect convenable. Dans la chambre à côté est un EOR comme nous, d’un cours précédent. Notre chambre était occupée par deux EOR avant nous. Ils ont réussi tous les deux : c’est d’un heureux présage. Nous avons été voir un ancien copain de Bonneton qui est brigadier instructeur puis le capitaine de la Chaussée qui est ici chargé de l’ordinaire. Le capitaine commandait la 1140 quand j’étais à la Part-Dieu l’année dernière. Il nous a offert ses services le cas échéant. Ce soir ou demain, nous verrons un maréchal des logis de la 1140 nommé Monin qui est ici depuis le 25 avril et qui suit les cours d’EOR. Demain matin à 6h1/2, nous allons au cours des gradés. Notre cours véritable d’officier commence lundi. Ce sera une grosse avance car je t’avais dit, je crois, que ce ne serait guère avant trois semaines ou un mois. Bien qu’il ne faille pas se fier aux premières apparences, je te dirais que notre première impression est assez bonne. Nous ne sommes pas nombreux. Jusqu’à présent, il n’y a pas de sommités parmi nous. Ni ingénieurs, ni élèves des grandes écoles. En somme des gens de notre genre. Les petits renseignements recueillis sont plutôt favorables. Mais enfin ce ne sont que des impressions, attendons !
Je ne te décrirais pas la campagne, tu n’as qu’à revoir mes cartes de l’année passée. J’ai pu constater en route que les moissons sont de partout à peu près achevées et les battages commencés. Beaucoup de bêtes dans les pacages mais les prés sont bien brûlés par la sécheresse. J’ai vu en passant le désastre de Moulins. L’usine est déjà en reconstruction. Les maisons sont plus ou moins démolies dans les environs mais enfin la ville n’a pas souffert sauf probablement les vitres.
Tu me tiendras bien au courant de ce que vous faites en ce moment. Avez-vous pu réduire ? Perrin est-il venu ? Vous lui donnerez le bonjour pour moi. Pense au blé de Mme Carra. Parles-en à ta sœur et à ma mère. Mme Carra s’est bien dérangée pour moi hier. Elle m’a donné du vin pour la route, des confitures, etc.
Et mon Titi ? Embrasse les bien tous les deux pour moi.
En attendant ta réponse, je t’embrasse bien fort, ainsi que tes chers parents et sœurs.

EOR
Section Auto TM 1402 Orléans.
Lucien
Lettre du mercredi 7 août 1918


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