Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 10 novembre 1914
Lyon, mercredi 11 novembre 1914
3 h du soir, mercredi

Ecris moi

Ma très chère Alice

As-tu reçu ma lettre d’hier ? Pour moi, j’ai bien attendu une lettre de toi, mais la distribution des lettres vient d’avoir lieu et il n’y avait rien pour moi. Serais-je plus heureux demain ? Demain, jeudi, nous allons au tir le matin, le soir nous allons nous faire vacciner contre la fièvre typhoïde. Je suis allé chez les cousines Allemand hier au soir (mardi). J’avais un violent mal de tête non encore guéri, d’ailleurs, et je n’y suis pas resté bien longtemps. Et toi, pauvre chérie, comment vas-tu ? Ne te fatigue pas pour tes comptes, repose toi un peu, tu en as bien besoin. Il se peut que je sois encore dimanche à Lyon. Il a été convenu avec Joséphine et Rose que nous irions à la réunion spirite dimanche soir. Voudrais-tu y venir aussi ? Cela me ferait un très grand plaisir ; ce sera peut-être le dernier dimanche que je resterai à Lyon et j’aurais encore tant de choses à te raconter.

Pauvre chérie, ta pensée comme celle du petit ne me quitte pas. Cette dernière séparation d’avec toi a été encore plus dure que toutes les autres et il me semble que j’ai une soif violente de te couvrir de baisers. J’ai besoin de te dire, de te prouver combien je t’aime, combien je me sens bien à toi. Je crois que quand tu me reverras, tu comprendras sûrement que ce que je te dis est vrai. Quand je suis parti la première fois au régiment, il y a quinze jours, je m’étais cuirassé contre les émotions. Mais maintenant, je ne peux m’empêcher de songer tout le temps à toi ; je te vois là-bas, à Valencin, toute songeuse et triste et je voudrais être là pour te consoler, pour te crier mon amour, pour que tu comprennes enfin que mon cœur a toujours été bien à toi, à toi seule ; que si, souvent, nous nous sommes disputés, il faut en voir la cause dans nos revers, dans toutes les misères que nous avons endurées ensemble. En travaillant bien pour ne souvent guère réussir.

Pauvre chère amie, le sort nous a été dur jusqu’à présent ; mais il me semble bien que les choses changeront un jour, que notre tour d’être heureux viendra aussi ; que nous connaitrons des heures plus douces. Conserve bien cet espoir dans ton cœur ; déjà à plusieurs indices, j’ai compris que les choses iraient bien pour nous. J’ai lu dans deux journaux des articles au sujet de ces pertes éprouvées par les mobilisés et de la justice qu’il y aurait à leur faire obtenir des remises. Je t’expliquerai mieux ça quand je te verrais, mais il y a bien sujet d’espérer.

Ma très chère femme, sois forte et courageuse pour le pauvre enfant que tu portes et que nous aimerons bien en souvenir du Cher disparu. Ne te fatigue pas pour tes comptes ; rien ne presse à leur sujet ; reprends des forces afin que, de te savoir bien portante, je reprenne du courage dont j’ai tant besoin ? Aime bien la petite pour moi, aime aussi tes sœurs. Elles ont leurs souffrances aussi, différentes des nôtres. Je ne parle pas de tes parents, leur bonté pour nous est grande et je ne saurais l’oublier. Mon papier est trop petit, au revoir, chère petite amie, reçois les meilleurs baisers de ton mari qui t’aime tendrement malgré tout et par-dessus tout.

Je t’embrasse encore



Lucien
Lettre du jeudi 12 novembre 1914


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