Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 13 août 1918
INDEFINI, mercredi 14 août 1918
Orléans le 14 août 1918 mercredi soir 7h.
Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin tes lettres 3 et 4 avec un grand plaisir, tu peux croire. Le temps commençait à me durer de ne rien recevoir. Je songe bien souvent à mon pauvre petit Titi qui n’a plus personne pour lui raconter des histoires. Ainsi je compte un peu sur sa maman pour me remplacer et lui dire quelquefois une petite historiette. Svp, madame, faites l’aumône d’un petit récit. Tu me feras en place une lettre en moins. J’ai reçu ce tantôt une lettre de Mme Carra. Je te l’envoie d’ailleurs. Rien reçu d’autre.
Notre cours est sérieusement commencé et je t’assure que ce n’est pas une petite affaire. Aussi ce soir, si je n’avais pas demain jour du 15 août pour me rattraper, j’en aurais au moins jusqu’à 11 heures du soir. Nous faisons beaucoup de dessin industriel et comme on ne peut pas tout achever au cours, il faut travailler à la chambre après. Il y a une partie écrite et une partie dessinée qu’il faut prendre au tableau noir en même temps que le professeur le fait. Aussitôt achevé ou presque, il l’efface. On le copie pendant qu’il donne ses explications et alors il faut manquer ou la copie ou l’explication. Le caractère de tous nos cours, c’est la vitesse. Le professeur ne répète pas deux fois la même chose, il passe à une autre. Aussi en deux heures de cours par jour on nous en bourre avec croquis, formules algébriques etc et encore etc. Nous avons acheté avec Bonneton quelques livres spéciaux qui ont toutes ces formules et qui nous permettent le soir de compléter nos notes. Tous les matins de 6h1/2 à 9h, classes à pied. Il fait bon à ces heures. J’aime assez ça. On va prendre le commandement chacun à son tour. Nous nous levons à 5h1/4 le matin pour être à 6h1/2 à l’école, ciré, rasé, peigné, brossé. Départ de suite pour l’exercice, à 9h retour et maths ou technique jusque 10h1/2. A 1h, cours de dessin ou administration, ensuite atelier ou technique jusqu’à 5h. La soupe est à la briqueterie qui est au moins à 1500 mètres sinon plus et notre chambre est à un kilomètres de l’école. On marche …
Ce soir grosse émotion ; le lieutenant est venu au cours de dessin. Il a pris ensuite chaque EOR dans son bureau les uns après les autres et leur a fait subir un interrogatoire. Plusieurs ont été éliminés définitivement après cet examen. Pour moi il ne m’a rien dit après l’examen. Je crois avoir répondu à peu près. Cet examen portait aussi sur l’aspect de l’homme, son aptitude à faire un officier, son attitude etc. Une grosse pierre d’achoppement pour moi c’est l’absence de grade universitaire. Enfin mon avis pour aujourd’hui, c’est que j’ai réussi. Je le saurai d’ailleurs demain ou vendredi au plus tard.
Dire qu’il y a encore trois examens à passer pour être officier ! Tu ne t’imagines pas ce qu’il nous faut de cahiers divers, un pour chaque cours et 25 sous pièce. Puis règle, compas, équerre, gomme, crayons divers pour le dessin. Allez-donc ! Je t’ai demandé une planche à dessin. Ne me l’envoie pas, ni la grande équerre règle. J’ai acheté une règle plate pour deux sous et j’ai la petite équerre des cousines qui est suffisante. J’ai aussi les compas des cousines bien suffisants aussi. Envoie moi quand tu auras l’occasion deux couvertures, chemises, mouchoirs de poche (pas de linges) chaussettes chaudes et fromages.
Si le papa pouvait m’envoyer ce dont il ne se sert pas : sa science en dessin et en maths, ça m’arrangerait bien, c’est lui qui devrait suivre le cours !!
Ma petite Marcelle est bien gentille de m’avoir envoyé une carte. Elle m’a fait bien plaisir et je pense qu’elle m’enverra encore de gentilles lettres.
Ma chère Alice, je t’envoie une longue lettre aujourd’hui mais il est probable que les suivantes seront plus courtes. On a si peu de temps. A midi pendant qu’il fait bien clair, je finis mes dessins. Le soir c’est l’algèbre. Je me tiens en avance des leçons pour pouvoir suivre.
Au revoir bien chère Alice, j’irai probablement en permission en fin de cours, c’est à dire dans un mois (pour 48h).
Toutes mes affections bien sincères à tous. Merci pour tes lettres. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous à la maison, sans oublier mon Titi et ma petite Marcelle.

Lucien
Lettre du vendredi 16 août 1918


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