Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 16 août 1918
INDEFINI, samedi 17 août 1918
Orléans, samedi 17 août 1918 midi

Bien chère Alice,
Encore rien reçu de toi aujourd’hui. La poste va très mal, il faut croire. Je n’ai eu que 1 à 4. Et les miennes arrivent-elles à peu près ? Je ne sais pas encore le résultat de ton voyage à Saint Jean. Es-tu allée à Lyon ? A propos de Lyon, ne fais pas de visite à personne en dehors de la famille. Les gens de Lyon sont très montés contre ceux de la campagne qu’ils accusent d’être les auteurs de la vie chère. Souviens toi de la façon dont m’a reçu M. Gambs à la veille de mon départ pour Orléans. Il vaut mieux éviter ces choses-là. Bien entendu je ne parle ni pour les cousines D. ni pour Joséphine, ni pour Villeurbanne. Ici à Orléans, les gens crient comme des voleurs et notre propriétaire se lamente continuellement. On a en effet tout taxé, œufs, pommes de terre, etc. Les agents veillent sur les marchés à ce que la taxe soit respectée. Résultats, pas d’œufs, pas de pommes de terre. Moi ça m’amuse. Ici, à Orléans les gens pourront se rattraper sur autre chose : Ramy avec son cirque est arrivé. Les murs sont couverts d’affiches superbes. Les œufs sont trop chers mais Ramy ne sera pas trop cher !
Nos cours sont toujours très chargés, c’est de l’embaucage ! Hier nous avons eu classes à pied, puis mathématiques et technique le matin. Le soir dessin et topographie. Le professeur de maths fait aussi le dessin. Celui de technique fait la topographie. Le premier est sous off, le deuxième brigadier. Un adjudant fait le cours d’administration et celui de marche en convoi. Un autre adjudant préside aux classes à pieds. Le petit brigadier de technique remplace deux sous officiers chargés chacun d’un cours, mais ils sont en ce moment en permission.
Ce matin on nous a fait passer un examen par l’adjudant de Milleville, adjoint au directeur de l’école, mais cet examen a été renvoyé ensuite à mercredi prochain. Cet après midi études libres chez nous. Donc repos. Demain dimanche, appel à 9h1/2, ce sera tout.
En général on a un certain égard pour nous. Sauf aux classes à pied. Il n’y a rien de militaire. On nous appelle Monsieur untel et non pas brigadier un tel. Il est difficile pour le moment de se rendre bien compte de la valeur de mes camarades. Il y en a quelques uns très calés, d’autres ont été envoyés ici par force et font tout pour s’en aller. J’ai pour voisin un poète qui prétend ne pas même savoir faire une division. Beaucoup n’ont presque jamais touché d’autos. Ce sont des gens venus de l’Infanterie et passés dans l’auto.
Je me suis fait faire par un pharmacien un litre de vin fortifiant pour les nerfs. Coût : 8frs 20. Je l’ai goûté ça me paraît à base de quina. 3 cuillérées avant chaque repas.
Je suis obligé de garder continuellement ma ceinture de flanelle. Sans cela, gare aux coliques. Je ne puis comprendre la cause de cela. Est-ce la nourriture ? Elle n’est pas très fameuse et comprend beaucoup de viande congelée et de viandes apprêtées (foies gras, saucisson etc…) Le cheval doit en faire les principaux frais. Le jour de l’Assomption, nous avons mangé au restaurant pour nous refaire l’estomac. Il faut au moins trois francs pour un plat de viande, un de légume, un fromage, et ¼ de vin .
Hier on nous a payé le prêt 7frs20.
Je pense bien souvent à la maison. Je me demande si vous avez jardiné un peu. Les cours ne peuvent pas tuer le cultivateur ! J’aime à croire que les victoires de ces jours passés vous ont fait plaisir autant qu’à moi. On parle ici d’un nouveau front russe qui nécessiterait tout un service automobile fourni par la France et les alliés. D’où le besoin d’officiers d’auto. De tout cela il ne faut en prendre que ce que l’on veut.
Et mon Titi ? Se console-t-il ? J’aime à croire que oui. J’espère que ma petite Marcelle reste bien sage. Il faudra lui faire commencer l’école après les vacances, il faudra bien qu’elle apprenne quelque chose.
Demain je rendrai réponse à Mme Carra. Je pense qu’elle doit être à Ville et que les cousines sont rentrées, au moins cousine Desrayaud parce que Cousine Herard devait rester un peu. Il fait toujours très chaud. La Loire est presque à sec, il y a tout juste de l’eau dans le canal latéral qui a été établi dans le lit même de la rivière. Le Loiret a baissé aussi mais lui, ça change, c’est plutôt un étang très allongé, en forme de rivière avec un courant presque nul. Les bords sont merveilleux avec villas et parcs, le dimanche il est couvert de canaux, c’est d’ailleurs l’unique promenade d’Orléans.
Je crois que je t’ai assez bavardé pour une fois. Je vais travailler un peu. Au revoir bien chère Alice, bien des amitiés à tous et toi je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.


Lucien
EOR TM 1402
Orléans
Lucien
Lettre du dimanche 18 août 1918


Nous contacter