Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 22 août 1918
INDEFINI, vendredi 23 août 1918
Orléans, Vendredi soir 7h, 23 août 1918

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin deux lettres de toi. Celle de mardi n°9 et celle que tu as écrite à Lyon. Tu vois que quand la poste veut, les lettres marchent assez vite. Je pense que tu m’enverras une longue lettre explicative sur ton voyage à Lyon, les cousines ne sont donc pas encore rentrées ? Tu me raconteras bien tout ? Et les Gambs ?
Il fait toujours un temps épouvantablement chaud. Aux cours on transpire à grosses gouttes. Je me défends encore, mais Bonneton en est vraiment malade. Il a des coliques et il est très déprimé. Il a maigri et est devenu pâle. Moi je tiens encore le coup quoique ça me fatigue bien aussi. Je porte presque continuellement ma ceinture en flanelle. Dès que je la quitte les coliques reviennent. Mon fortifiant me fait vraiment du bien. On barde toujours aussi fort. Les professeurs se succèdent au tableau noir sans interruption. Certains cours, faits par un professeur sortant de Polytechnique sont vraiment trop savants. Je saisis bien tout ce qu’on nous démontre, mais le plus dur c’est de s’en rappeler. Ainsi on nous a donné les compositions et les différentes manières de faire tous les aciers, aciers au carbone, aciers doux, aciers durs, aciers trempés, de cimentation, aciers fondus, aciers ternaires, aciers quaternaires, aciers au nickel-chrome, au silicium, au manganèse, etc, etc. Et il faut savoir, non seulement la composition, mais les qualités principales de chaque sorte d’acier, leur dureté, leur résistance à la traction, à la compression, au choc, à la torsion, à la flexion, leur résistance à la rupture, leur capacité magnétique, leur conductibilité électrique, etc. Il faut savoir tout cela par des formules algébriques : ainsi la résistance à la rupture se dit R=L-l/L. Tu crois que c’est tout ? Attends un peu : après ça, il y a le fer, la fonte, les minerais, les hauts-fourneaux, les convertisseurs Bessemer ou Martin, puis c’est le moulage, l’usinage, le forage, le tour, la fraise. Et attend, ça se complique, il y a ensuite le cuivre et ses alliages, le bronze, le laiton, leur composition, leurs qualités, leurs défauts, leurs emplois, puis c’est l’aluminium, les métaux antifriction. Ce sont les différents procédés pour la soudure, la brasure, la soudure autogène. Et puis c’est le caoutchouc, ses dérivés, le cuir, l’amiante, les bois, la fibre, etc.
Cette fois je m’arrête. Tu dois en avoir assez et pourtant regarde il n’y en a qu’une simple page. Moi j’en ai déjà un cahier ! Et les maths, et les classes à pied, tous les commandements qu’il faut savoir, puis le dessin industriel (les projections orthogonales) la comptabilité militaire (là, je me repose) la topographie. Si je n’en devient pas fou ! Et avec ça il faut être toujours très propre, très correct, rasé tous les jours, ciré deux fois, être impeccable dans les gestes, dans la tenue, dans tout ! Sacrebleu, qu’on est bien à son aise, à Valencin !
Le samedi soir, nous avons repos jusqu’à lundi 1h. Ça fait en somme deux jours, il faut bien ça pour mettre les cahiers en ordre et se reposer un peu. Ce soir, il fait trop chaud pour travailler. J’aime mieux t’écrire, ça me délasse.
J’ai écrit en Portes, hier. J’écrirai demain à Villeurbanne.
Allons au revoir, bien chère Alice. Je n’irai pas en permission avant d’avoir eu un petit résultat. C’est trop loin et ça coûte trop cher pour si peu de temps. Ça me ferait pourtant un grand plaisir de vous tous revoir.
Il faut en effet comme tu me dis, que la mémé retourne au médecin. Elle ne peut pas vivre sans rien prendre. Ça ne peut pas durer ainsi avec un pareil régime. Il faut lui dire à ce docteur, que le lait la fatigue et ne lui profite pas.
Et toi, soigne toi bien. Fais tes remèdes très exactement.
En attendant de te revoir, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Dis-moi bien toujours bien comment vont les enfants.

Lucien
Lettre du mardi 27 août 1918


Nous contacter