Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 23 août 1918
INDEFINI, mardi 27 août 1918
Orléans
Mardi midi 27 août 1918

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma carte d’hier te disant que j’avais eu tes lettres 11 et 12.
Dans cette dernière lettre, tu me dis que M. Carra ne t’a jamais dit que j’avais bien fait d’aller à Orléans, d’où tu as conclu que M. Gambs avait dû blaguer contre moi, selon ton expression.
Sans t’en douter, tu m’as donné là la clé d’une énigme. Rapproche ceci de ce que je vais te dire. Dès que je suis arrivé ici, je me suis aperçu de suite que Bonneton était mieux vu que moi. Or on n’avait pas encore eu le temps de nous connaître et de nous apprécier. U premier examen en arrivant, Bonneton fut accepté d’emblée, sans interrogatoire. Moi j’eus à répondre à des questions fort difficiles sur les moteurs sans soupapes et sur les effets comparés des pressions dans les pistons (sur ces mêmes questions, un maréchal des logis chef qui n’avait pas su répondre a été renvoyé du cours des EOR.) A l’examen du commandant mercredi dernier, Bonneton fût encouragé à bien travailler afin d’obtenir un bon succès. C’étaient là de bonnes paroles. Moi, on me fit simplement remarquer que n’ayant pas de grade universitaire, j’aurai de la peine à suivre les cours et que dans ce cas-là, je pourrai demander à retourner à Lyon. Pas un mot d’encouragement, comme tu vois, bien au contraire. Or Bonneton lui non plus n’a aucun de diplôme. Mais Bonneton est pistonné par le général gouverneur de Lyon, grâce à qui il a eu ses galons de laine dernièrement. Donc à Lyon à notre départ, on n’a pas osé se mettre en travers de lui et on lui a donné une bonne note. A moi, tout le contraire. J’ai voulu aller en permission agricole, j’ai voulu aller à Orléans et bien on va m’en faire rabattre un peu et une note défavorable m’a suivi. De qui émane-t-elle ? Pas du capitaine, bien sûr, il ne me connaissait pas, ni moi non plus. Mais de G.
La preuve ? Et bien au dîner chez M. Carra, M. ou Mme Carra ont causé de moi et G. a dit tout simplement qu’il ne pensait pas que je réussisse. M. Carra assez fin a compris et pour ne pas t’attrister ne t’a rien dit et à moi on ne m’a rien écrit. Si Mme Carra avait eu des choses agréables de ce côté-là à me dire, il y a longtemps que je l’aurais su. Elle est assez bonne et aime à faire plaisir quand elle le peut.
Je vois très bien ici les différences de traitement. On nous traite avec la plus grande politesse, mais il y a des nuances ! Ainsi, les pistonnés n’ont eu qu’un examen de conduite d’auto. Moi j’en ai eu trois. A l’examen de conduite militaire, Bonneton par exemple a eu la note très bien après avoir fait la moitié seulement de la démonstration. Moi j’ai eu très bien aussi, mais on m’a tenu jusqu’au bout. Démontrer le mouvement, l’expliquer, le faire exécuter par les autres. Plus l’épreuve est longue, plus on risque de faire des fautes et de donner prise à l’examinateur contre vous.
Je crois donc fort que G. m’a joué un tour par derrière et je me demande jusqu’à quel point cela peut me gêner. Le commandant a parlé à Bonneton de notre capitaine de Lyon, à moi pas un mot. Les loups ne se mangent pas entre eux et si malgré tout ils n’ont pas pu m’évincer au premier examen, ils ont tout le temps pour le faire. En me comparant avec les camarades, je peux me classer dans une honorable moyenne. J’ai un point faible, les maths mais j’en ai d’autres qui font compensation : la technique, la comptabilité. Mais quand ils auront reconnu mon côté faible, ils pourront en abuser. Je le verrai bientôt.
Remarque bien que tout ceci n’a rien changé à notre manière de faire avec Bonneton. Il s’est fait pistonner, il a bien fait. Lui aimerait mieux que je réussisse et que je reste avec lui. Nous partageons les frais de la chambre, des livres, c’est appréciable.
Autre chose, si l’abstention de M. Carra venait, je suppose, d’un mécontentement des cousines, M. Carra n’en aurait pas tenu compte. Il n’a pas peur de les contrarier même si un terrain religieux. Quand je suis parti, tu t’en souviens, il m’a bien approuvé.
Si tu me réponds à tout cela, écris moi à mon nom, chez M. Gay, 11 bis rue du bœuf Saint Paterne, Orléans (avec un timbre).
Il me vient parfois, en songeant à tout cela, envie de quitter les EOR pour entrer au cours des gradés d’où l’on sort maréchal des logis en 45 jours. Mais encore, acceptera-t-on ma demande ?
Voilà l’heure de repartir. Je te quitte. Toutes mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants dont le temps me dure beaucoup.

Je n’ai pas écrit à M. Bouveyron. Toutes ces choses m’ennuient et ce n’est guère la peine de lui annoncer où je suis dans ces conditions
Lucien
Lettre du mercredi 28 août 1918


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