Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 31 août 1918
INDEFINI, dimanche 1er septembre 1918
Orléans

Dimanche soir 1h 1er septembre 1918

Bien chère Alice,

Triste dimanche, aujourd’hui. Je suis seul et par dessus le marché j’ai attrapé des coliques cette nuit. Je suis allé à la soupe à dix heures mais j’ai à peine pu manger quelques cuillérées de bouillon. Les coliques reprenaient leurs droits.
Je me demande ce qui cause cela.
Comme compensation, j’ai eu ta lettre 17 de jeudi. Comme tu me le dis, tu ferais bien en effet d’aller laver la chambre à Lyon, ce serait plus poli de la laisser au moins propre en la quittant. Ça n’empêchera pas les cousines de la faire passer ensuite aux eaux fortes si elles le désirent. En même temps, tu iras voir chez Boiron pour ma bicyclette. J’ai dit à Bonneton de lui en parler. Elle était presque finie, je ne voudrais pas qu’il s’en serve.
Une de mes grosses distractions ici c’est de lire le journal. Nous prenons Le Matin avec Bonneton. La guerre marche très bien et a fait de grands progrès depuis mon départ de Valencin. La paix pourrait peut-être nous surprendre plus tôt qu’on ne l’espérait. Le ton des grands journaux a changé et je crois que les Boches vont être châtiés comme ils le méritent. Dans tous les cas, nos victoires actuelles succédant sans transition à nos défaites de ce printemps sont d’un excellent augure. Jusqu’à l’Espagne qui sent venir le vent et qui s’en mêle ! Ça c’est caractéristique. C’est l’histoire du chien battu. Tous les autres lui tombent dessus…
Si les boches ne tiennent pas le coup sur la ligne Hindenbourg, ça pourrait les mener loin. On dit par ici que les Américains font de gros rassemblements de troupes et de matériel en Alsace et que sous peu ils attaqueraient dans cette région. Il faut remarquer en effet qu’on ne parle pas de l’armée américaine en ce moment. Les avances actuelles ne sont faites que par les Français et les Anglais.
Je ne te dirai rien de nouveau au sujet de nos cours. C’est toujours la grande vitesse sur toute la ligne. Comme je te l’ai déjà dit, le « piston » y joue sa petite influence. L’heureux pistonné se voit réserver les questions faciles et recueille les sourires engageants.
« Selon que vous soyez puissant ou misérable
Les jugements de cours vous seront favorables ! »
Ce système existe paraît-il depuis longtemps ! Le bon La Fontaine s’en était déjà aperçu.
Il y a ici à Orléans de nombreuses écoles militaires. D’abord une école de chauffeurs comme à Lyon, puis une école de gradés, où des gradés venus de l’infanterie, des blessés, y apprennent l’auto pour y conserver leurs galons. Ensuite, les EOR que tu connais et qui comprennent deux cours successifs. Enfin il y a une grosse école de tankers, comprenant des hommes de troupe et des officiers. La théorie se fait ici avec nous et la pratique au camp de Cercotte à quelques kilomètres d’ici. Il y a encore une école d’automitrailleuses. Orléans est plein d’écoliers.
On voit quelques Chinois ou des Russes dans les rues, mais pas d’Arabes ni d’Italiens. En revanche beaucoup d’Américains. Ils ont une caserne ici et un hôpital où il en meurt tous les jours (blessés du front).
J’espère que la mémé pouvant manger maintenant ira mieux. Ça ne pouvait pas durer avec ce lait.
Parle moi un peu du jardin dans ta prochaine lettre. Ce pauvre jardin que je m’étais bien promis de défricher cet hiver.
Allons, au revoir, chère Alice, bien des amitiés à tous à la maison et en attendant une permission, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.

Fais toujours bien tes remèdes et n’oublie pas d’aller chez ce docteur quand il faudra.
Lucien
Lettre du lundi 2 septembre 1918


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