Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 10 septembre 1918
INDEFINI, jeudi 12 septembre 1918
Orléans

12 septembre 1918

Jeudi 7h du soir

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 25 de lundi et une lettre de ma sœur. Je n’avais rien eu de toi hier. Le temps me durait. Ce matin au cours, j’ai passé un petit examen. Je m’en suis bien tiré et ça m’a encouragé. Cet après-midi en Sologne, école de perfectionnement en voiture. C’est du grand air surtout qu’on prend car je sais bien faire tout ce dont je suis capable en auto. Ça reprend du tableau noir !
Il faut que je te donne une idée du milieu dans lequel je vis. D’abord notre école est une vieille masure dans la banlieue. Dans une cour intérieure couverte se fait l’appel. Tout autour de cette cour, les divers appartements de l’école avec des fenêtres branlantes, des planchers vermoulus d’où tombent les punaises.

(illustration) Le personnel des EOR est recruté malgré tout dans la haute société. Nous avons deux architectes, 7 ou 8 avocats, un chimiste, un compositeur de musique, un auteur dramatique, 4 ou 5 nobles dont un de Dion, neveu du fameux constructeur. Tous ces messieurs parlent bains de mer, villégiature, actrices à la mode, auteurs en renom, connaissent les endroits célèbres du globe, ont vu le Kaiser, et tous les gens célèbres de notre temps. Bref ce sont des gens très bien. Je me fais petit, tout petit à côté et je ne fréquente guère que 5 ou 6 camarades comme moi vivant à l’ordinaire. Très polis, d’ailleurs et très aimables à l’occasion. Ainsi la semaine dernière, j’ai été malade et je suis resté absent, presque tous à ma rentrée se sont enquis de ma santé. Les amis qui « bouffent » à l’ordinaire sont
-un nommé Augris (45 ans), lyonnais d’origine, sérieux et aimable.
-Garofalo, jeune homme un peu fou ou affectant de l’être, bon garçon, se dit très calé et cherche à le faire croire, il n’y réussi pas toujours.
-Brun, jeune homme posé et sérieux, travaille beaucoup, réussira probablement.
-Monsarrat, jeune homme insignifiant
-Enfin Bonneton (un des plus forts du cours des EOR) que tu connais.
Je connais aussi un nommé Baroullier de Lyon23 ans qui allait souvent chez M. Vacher à Heyrieux, il était trop jeune pour suivre les EOR (il faut avoir 25 ans). Il est au cours des gradés.
Quelques relations sans importance avec quelques autres et c’est tout. Aucune véritable amitié avec personne. C’est curieux, c’est la première fois que je ne trouve pas une âme sincère ayant des goûts pareils aux miens. En somme, il y a beaucoup de fruits secs ici, mais issus du grand monde, ils ont apporté le genre grande mode et je n’ai guère envie de les suivre sur ce terrain. C’est là que j’ai l’air d’être de Valencin !
Un jour j’étais au cours pratique à l’atelier. L’un de ces beaux messieurs faisait le malin en expliquant un mécanisme démonté devant lui, un différentiel. A un moment donné, il se perdit dans ses explications et je vins à son secours. Je fis la démonstration. Le lendemain on vint me chercher pour expliquer autre chose. Je voulus me dérober, n’aimant pas être en vedette. Mais ça ne fut pas sans peine. J’entendais l’un d’eux qui disait « Monsieur ne cause jamais mais j’ai vu hier que c’était vraiment dommage ! » Alors depuis, je cause encore un peu moins !! Je n’ai trouvé à mon goût que ce poète Jean Renouard, mais il est parti, malheureusement.
Enfin, tout cela importe peu. Je travaille tant que je peux pour essayer d’abord d’arriver sous-officier. C’est la pierre de touche qui me permettra de voir le mal qu’a pu me faire G.
L’examen aura lieu dans un mois. Je dois réussir. Si je n’ai pas les galons de Logis, ce ne sera pas que je ne suis pas assez instruit, car je possède déjà tout le programme. Attendons.
Merci de ta lettre, chère Alice, fais part de toutes mes amitiés bien profondes à tous. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants

Lucien
Lettre du vendredi 13 septembre 1918


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