Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 19 septembre 1918
INDEFINI, vendredi 20 septembre 1918
Orléans

Vendredi soir 6h 20 septembre 1918

Bien chère Alice,

Après une journée de labeur, c’est un délassement de venir causer un peu sur le papier. C’est ma seule distraction ici et je n’y manque pas trop, comme tu vois. J’ai reçu ta lettre écrite de Lyon et je te remercie bien de m’avoir vite donné le résultat de ton voyage. Je savais bien que les cousines te recevraient bien. Je leur écrirai demain tantôt, on ne travaille que jusqu’à 2h1/2 le samedi. Je n’ai guère le temps la semaine. Je bûche tant que je peux pour arriver si possible à un petit résultat. Nous avons tous passé à l’interrogatoire et ça recommençait aujourd’hui. Nous en étions à la magnéto que nous avons étudiée ces deux jours. Je t’ai déjà dit que j’assimile très bien ces questions d’auto.. Je me classais dans un bon rang. Mais aujourd’hui, de l’avis général, je suis le premier en technique. Le professeur, cet après-midi, pour m’embarrasser un peu m’a interrogé à brûle-pourpoint sur le refroidissement, une question étudiée il y a huit jours. Il ne m’a pas laissé finir, ça allait !
On verra bien comme ça ira pour le reste. Dans trois semaines aujourd’hui, je serai fixé sur mon sort.
Je vais te donner une recette, fruit de mes « hautes » études ! Le savon et la gomme arabique sont insolubles dans l’essence. Te voilà bien avancée, n’est-ce pas ? Et bien ma petite lampe à essence a été crevée en chemin de fer par l’angle du réchaud, malgré l’emballage. Une fente de un centimètre de long ! J’ai mis dessus un emplâtre de savon puis j’ai collé un timbre poste dessus. Et ça tient bien. Le timbre ne se détrempe pas et maintient le savon.
Il faut que je te dise un détail. Tu ne te doutes pas que je t’écris avec une plume en or, en or véritable ! Mon stylographe, comme tous les stylos a une plume en or inusable parce qu’elle ne s’oxyde pas dans l’encre. Naturellement, cette plume est très légère. J’écris toute une semaine sans remettre de l’encre, comme avec un crayon. Le manche qui est creux sert de réservoir. On le remplit avec une compte-goutte spécial. Coût : 17fr50 mais il est en or ! C’est très commode, surtout ici où il faut écrire si vite pour prendre des notes. J’ai changé mon encre bleue, trop pâle. Elle me fatiguait les yeux. Je l’ai depuis 6 semaines, ça dure des années.
J’ai écrit à Tricotelle aujourd’hui, Mme Carra m’avait donné son adresse.
Nous avons eu beau temps, aujourd’hui. Bonneton tient un rhume magistral et des coliques. Moi ça va.
Mille amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.

Lucien
Lettre du samedi 21 septembre 1918


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