Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 24 septembre 1918
INDEFINI, mercredi 25 septembre 1918
Orléans

Mercredi midi 25 septembre 1918

Très chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 37 de dimanche et une lettre de ma sœur. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire en voyant que vous avez cru que je serai sous-lieutenant pour la Toussaint. Sapristi, ça marcherait trop bien, vraiment !
Il faut un minimum de 8 ou 9 mois pour arriver sous-lieutenant. Je dis bien un minimum. Beaucoup mettent un an. Je suis toujours sur le chemin pour y arriver mais le but est tellement lointain que tout en travaillant je vise plutôt les grades inférieurs, plus facilement accessible. Tout d’abord un mot d’explication, je pensais toujours aller en permission et vous raconter tout cela, mais je ne veux pas perdre de leçons et je renvoie le voyage après l’examen pour la Toussaint.
Quand je suis arrivé à Orléans, j’ai vu le fonctionnement de l’école. Il y a cinq cours successifs. On peut entrer au début soit au plus élémentaire, au 1er soit au 4ème plus élevé. Entre chaque cours, il y a un examen qui vous rend admissible au suivant. Le 5ème cours est le plus élevé. Son examen de sortie rend admissible au cours de Montereau (ce n’est plus Meaux) d’où l’on sort enfin officier.
En arrivant à Orléans, j’ai subi l’examen d’entrée au 4ème cours et j’ai été admis. Il y eu 44 admis sur 66 candidats. Les deux tiers. Les non admis furent soit renvoyés à leurs corps soit versés au 1er cours (élémentaire)
J’ai suivi 4 semaines le 4ème cours. Puis j’ai été malade ce qui m’a fait perdre du temps. Le cours de plus est très difficile et il faut avoir une instruction très supérieure à la mienne pour le suivre d’emblée. Bonneton qui a fait trois ans d’école primaire supérieure et trois ans d’école professionnelle de tissage à Lyon était obligé de travailler beaucoup. Moi c’est ce qui m‘a rendu malade. Ce que voyant et pour ne pas courir à un échec certain, j’ai demandé et obtenu de passer par la filière successive des cours. J’ai donc fait une semaine au premier cours (il était déjà commencé. Après examen, je suis sorti premier, ce qui m’a remonté moralement, j’en avais besoin. Je suis alors passé au 2ème cours où je suis encore jusqu’à samedi. Là encore si je ne suis pas premier je n’en suis guère loin. Lundi j’entre aussi au 3ème cours qui dure aussi 15 jours. A la fin de ce 3ème cours, il y aura des examens très sérieux portant sur 6 matières différentes. Ils auront lieu les 9-10 et 11 octobre. Si j’en sors avec de bonnes notes, je peux être nommé maréchal des logis dans la quinzaine et être de nouveau admissible au 4ème cours. Si je ne réussis pas à être sous-officier ce sera la preuve que j’étais encore bien moins capable d’être officier. Tout le monde, dans mon cours est certain de mon succès mais néanmoins je me méfie. Il ne faut parfois que peu de choses pour vous faire échouer. Être trop sûr ne vaut rien. Si je réussi et que je suive à nouveau le 4ème cours, j’aurai l’avantage d’avoir déjà étudié une grosse partie du programme et de savoir exactement ce que l’on veut de nous. Si je réussis, je serais Maréchal des logis deux bons mois avant Bonneton puisque lui ne le sera qu’en quittant Orléans.
Or un maréchal des logis gagne 176 frs par mois et jouit d’une autorité et d’un confort très supérieur à un brigadier.
Si je réussis, si je ré… aurez-vous bientôt fini de me demander des explications ? Ma page va bientôt être finie !!!
Si je savais que la guerre dure encore longtemps, je tenterai bien l’épreuve jusqu’au bout. Nous en reparlerons. Quand à retomber sous les ordres de G. en cas d’insuccès, ça ne craint rien. J’ai déjà pris mes dispositions pour cela.
Tu me racontes que des camarades de la 1140 ont dit chez Sublet qu’il fallait beaucoup d’argent pour arriver officier. Il faut surtout beaucoup de science ou alors beaucoup de piston et avec cela une bonne santé. Je sais bien ce qu’il faut. Comme argent, tu as pu juger toi même. Mais on peut en dépenser davantage. Il y a à Orléans de très beaux hôtels où on peut trouver aimable compagnie et bonne chère… Et le casino !
Tu me dis : la maman va mieux. C’est une bonne nouvelle qui me fait plaisir. Que le papa se méfie de ce point de côté, suite de son accident. Ça peut produire une tumeur. Mieux vaut voir le docteur pour faire passer ça. Nous avons aujourd’hui un vrai temps de « che nord ». Un brouillard gris et épais qui pleut. L’eau ruisselle et il ne fait pas chaud. Je vais très bien.
De gros mimis à ma petite Marcelle et à Titi.
Si Marcelle m’écrit une lettre de 10 lignes sans faute, je lui enverrai une jolie carte. Avis.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du vendredi 27 septembre 1918


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