Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 28 septembre 1918
INDEFINI, dimanche 29 septembre 1918
Orléans

Dimanche midi 29 septembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure ta lettre 42 de vendredi ainsi que ta réponse à Mme Carra. Ça va très bien, merci, mais ne te donne pas la peine de me recopier toutes ces lettres, ça te prend trop de temps. Je sais maintenant que tu sais très bien faire une lettre ! J’aime mieux que tu m’en fasses une de plus !
Tu me dis que ma lettre au sujet de la marche de nos cours avait causé quelque étonnement à la maison. Je n’ai pourtant jamais dit, avant de partir que je serai officier pour la Toussaint. C’est absolument impossible. Il faut au minimum 7 ou 8 mois. Au train où vont les choses, il est fort probable que la paix viendra bien avant. Ce matin à la soupe, un camarade des EOR me disait que depuis quelques jours je reprenais bonne mine. J’ai été très fatigué, j’ai eu cette dysenterie plus d’un mois et si j’avais persisté à ce moment, ça m’aurait sûrement mené à l’hôpital. Si je continue les EOR, ce qui est possible, je suis en bien meilleure posture maintenant, et si j’ai un galon de plus, je pourrai, avec la nourriture bien meilleure des sous officiers résister dans de meilleures conditions.
Tu me dis que je ne te parle plus de Gambs ; Je n’ai jamais su et je ne saurai jamais ce qui s’est passé, mais il est un fait certain c’est que du premier coup, tous les professeurs m’avaient la dent dessus, tandis que Bonneton avait de visibles faveurs, par exemple. Ça se voyait surtout aux classes à pied où je me classais pourtant dans les bons. L’adjudant était absolument injuste à mon égard. En maths, c’était la même chose. Pourquoi ? Dès que j’ai quitté les EOR, tout à changé. Au cours des gradés, j’ai d’abord passé inaperçu dans la foule puis petit à petit j’ai fait mon chemin jusqu’à arriver premier. Aucune animosité des professeurs, mais ce ne sont pas les mêmes qu’aux EOR voilà tout.
Certes les professeurs s’amusent bien à me poser les questions les plus difficiles, puisque je suis « l’as » des cours, mais on sent très bien que c’est dans un esprit amical et ces questions difficiles auxquelles je ne réponds pas toujours m’instruisent davantage.
Ce matin j’ai quitté le deuxième cours, pour entrer au troisième. Ça vient.
Les cours 1 2 et 3 n’ont rien de commun avec les cours 4 et 5, plus calés. Les professeurs ne se fréquentent pas ou peu. Ce n’est pas le même genre. Cette défaveur dont je faisais l’objet ne m’a donc pas suivi lors de mon changement. Et si je retourne aux EOR, me diras-tu ? Et bien je crois que cela aura changé. Si je réussis mes examens, je me serait créé une personnalité propre et me connaissant, mes chefs ne me jugeront plus d’après des rapports venus de Lyon, qui seront oubliés. Il est fort possible que Gambs voulant me garder aie dit au capitaine du groupement de Lyon que je n’étais pas suffisamment instruit et que celui-ci m’aie moins bien noté que Bonneton, bien pistonné et que l’on ne voulait pas contrarier pour ce motif là.
Tu peux juger dans quel état j’étais il y a un mois. Malade, déprimé physiquement, sentant autour de moi une hostilité systématique. Plus d’un à ma place aurait tout envoyé balader et serait rentré à Lyon.
Pourquoi dis-tu que le petit cousin de Corbas est mort à Toulon ou à Marseille ? C’est à Lorient en Bretagne.
Hier après midi, j’ai fait ma petite lessive. Je suis bien heureux que Mme Gay mette sécher mon linge dans son grenier, sans cela je ne pourrais pas laver, faute d’étendage. Je ne peux pas le mettre dans ma chambre, il y a un tapis et puis c’est trop petit.
J’aurai bien tenu à ce que tu envoies un kilo de fromages à cette bonne femme. Ce n’est pas un cadeau, d’ailleurs elle ne l’accepterait pas. Elle m’a bien offert le paiement du port aussi. A Orléans, on ne trouve rien. Paris trop près absorbe tout. Ce serait des rigottes que ça suffirait bien. Si elle ne les aime pas, elle ne m’en reparlera plus, voilà tout.
J’ai reçu une lettre de Tricotelle ce matin. Il est au front dans une section sanitaire (ambulances automobiles) Je t’ai dit, je crois que les jeunes engagés de Lyon (Duchamp) étaient repartis au front.
Comme camarade dans le cours actuel, il y a le fameux aviateur Vidart qui fut second dans la course Paris-Rome. Tu dois t’en souvenir, ce fut le premier avion qui passa à Valencin un dimanche après-midi. J’étais en Sulon, aux ruches. C’est un bon garçon, mais noceur. On l’a versé aux autos à la suite de blessures. Il apprend à conduire lui qui a été pilote d’une voiture de course dans le circuit d’Auvergne ! C’est une ironie. Il veut d’ailleurs retourner à l’aviation. Comme voisin de classe j’ai un jeune homme très doux et très réservé que j’avais vite reconnu très calé aussi. Nous montons en auto toujours ensemble. J’ai su depuis par lui que c’est un séminariste de Versailles. Il loge au séminaire d’Orléans. Il débute dans l’auto, venant de l’Infanterie. Il n’a pas ma vieille expérience de l’auto, sans cela, il me dépasserait bien. Il est bachelier es sciences et se nomme Verrain.
Voilà à peu près tout ce qu’il y a de nouveau ici. Je vais répondre à la lettre de Villeurbanne. J’ai écrit en Portes hier au soir.
La Bulgarie demande la paix. Cela prouve que l’Allemagne est f… Ça va bien, ça va bien !
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
Note
René Vidart est un aviateur originaire de Divonne-les-bains : http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article194 René Vidart était arrivé 5ème à la coupe aéronautique Gordon Benett en 1911. L'année suivante, Vedrines y battait record de vitesse à 169 km/h sur un monoplan Deperdussin : https://www.hydroretro.net/etudegh/hydrodeperdussin.pdf
Lettre du lundi 30 septembre 1918


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