Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 3 octobre 1918
INDEFINI, vendredi 4 octobre 1918
Orléans

Vendredi midi ½

4 octobre 1918

Vite deux mots avant de repartir. J’ai reçu ce matin ta lettre de mardi. Oui je comprends que cette grippe a dû te faire bien malade. On le dit de partout que c’est terrible en commençant. Enfin tu es sauvée, c’est l’essentiel. Suis bien les conseils de ce docteur afin que tu puisses une fois pour toutes te rétablir complètement. Fais le revenir, si tu le juges nécessaire. Tu as hésité pour me faire venir. Je comprends tes scrupules à la veille de mes examens. Je m’en vais dans huit jours. Je vais te dire à ce sujet quel est le règlement pour les permissions exceptionnelles. Ces permissions sont délivrées : pour les décès ou maladies graves des pères et mères, femme ou enfants. C’est tout. On les délivre à l’intéressé sur la simple vue d’une dépêche généralement ou d’une lettre de la famille. Le contrôle est fait par un certificat du médecin traitant rapporté au retour du permissionnaire ou par une enquête de la gendarmerie locale sur demande du commandant du permissionnaire. Le mieux est d’envoyer une dépêche qui démontre mieux l’urgence de la permission et dispense d’explication.
J’ai reçu ce matin le paquet de raisins. Je devine une attention particulière du papa et de la mémé qui ont voulu me faire le plaisir de goûter à la récolte de cette année et tu les remercieras bien pour moi en attendant que je le fasse de vive voix. Je fais pour le papa une provision de tabac. On nous réduit de plus en plus la ration : 80 gr. la dernière fois, 60 gr. cette fois. Enfin, le séminariste m’a laissé sa part heureusement.
Fais bien attention de ne pas m’envoyer de certificat me disant que tu as la grippe, ce serait le meilleur moyen pour me faire rester à Orléans. On ne délivre pas de permissions pour les cas de maladies contagieuses. Avis. Si je ne m’en allais pas samedi prochain en 8, alors une dépêche.
Je sais bien qu’après un pareil assaut, tu auras bien besoin de remontant. Il faudra bien prendre tous les fortifiants nécessaires. Il faut absolument qu’après cette crise tu redeviennes forte, mieux que jamais.
Voilà l’heure de partir pour l’école. Je te laisse. Au revoir, chère Alice, ne t’ennuie pas, à quoi bon, et à bientôt. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.

Ne m’envoie aucun paquet puisque je m’en vais dans huit jours pour venir. Je serai juste parti et ils s’abimeraient en attendant.
Lucien
Lettre du samedi 5 octobre 1918


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