Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 4 octobre 1918
INDEFINI, samedi 5 octobre 1918
Orléans
le 5 octobre 1918
samedi soir 3h

Bien chère Alice,

Reçu ta lettre de jeudi. Je suis bien heureux que tu puisses au moins m’écrire, ce ne sera encore rien pour ce coup-là, mais fais bien attention, pas d’imprudence. Et puis surtout ne t’énerve pas, à quoi bon ? Cela n’avance à rien du tout. Prends ton sort en patience, tu en seras plus vite remise. Surtout fais bien tes remèdes comme on te l’a recommandé. Le papa s’est vu beaucoup de peine pour te les procurer, venir de Saint Jean à pied, ce n’est pas près et il faut qu’il soit bien courageux pour entreprendre un pareil trajet.
Je vois que vous allez tous y passer les uns après les autres. Espérons que ce ne sera pas grave pour personne, vous avez déjà bien assez de travail sans ça.
Je m’en irai vendredi prochain, sauf contre ordre. J’arriverai samedi à Valencin. Je ne sais encore à quelle heure ni comment. Enfin j’ai toujours la ressource de faire comme le papa, de venir à pied. Mais j’irai plutôt prendre le vélo de Bonneton si le mien n’est pas prêt. Il me l’a offert.
Je suis allé après la soupe à ma dernière séance de lavage de voiture. C’est une école comme une autre. On y allait tous les samedis après-midi. On est trois ou quatre par voiture. Ça dure deux heures. Tout à l’heure un de nos moniteurs a fait sauter son auto dans la Loire de dessus le bas-port. Elle y est encore. Et dire que ces gens-là nous apprennent à conduire. Drôle, très drôle, n’est-ce pas !
Mon oncle Jean Couturier de Corbas m’a envoyé une lettre que je te joins. C’est un homme très affectueux, comme je te l’avais dit et très sincère. Il a dû cruellement être frappé par la mort si brusque de son aîné. Ils n’avaient pas voulu le laisser engager dans l’aviation, trop dangereux et la marine lui a été plus rapidement funeste encore.
Si pour une raison quelconque je n’arrivais pas samedi prochain, comme je tiens absolument à voir ton état, tu me télégraphierais dimanche matin.
Je ne vois rien de nouveau à te raconter. Nos cours sont finis. Nous allons faire une révision générale lundi et mardi et mercredi les examens commencent par la conduite auto. Jeudi 2ème examen de conduite. Vendredi ce sera le grand coup : le matin examen de commandement militaire, comptabilité (feuille de prêt) et un rapport écrit. Le soir examen oral sur la technique et dépannage. A cinq heures, départ en perm. pour ceux qui ont réussi.
Je remercie bien tes chers parents pour tous les soins qu’ils te donnent eux qui ont déjà tant à faire. Ne t’énerve pas pour guérir plus vite et pouvoir plus tôt leur aider. Tu n’es pas mal, que serait-ce si tu étais à l’hôpital loin de tous, entre des mains étrangères ? Du calme et de la raison, hein, c’est bien compris !!
A bientôt le plaisir de se revoir. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du dimanche 6 octobre 1918


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