Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 5 octobre 1918
INDEFINI, dimanche 6 octobre 1918
Orléans

Dimanche soir 2 h

6 octobre 1918

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre de vendredi. Tu m’annonces que le papa est au moulin et que vous êtes toutes malades. Je m’attendais un peu à cette nouvelle. C’est le tribut général à la grippe. J’espère que ce ne sera grave pour personne. Restez tous bien au chaud. Ne faites pas d’imprudence, vous le savez tous aussi bien que moi. Si les enfants n’allaient pas bien, envoie moi de suite une dépêche (Sertier Brigadier 26 rue Faubourg Saint Jean Orléans). J’attends avec impatience ta lettre de demain pour savoir des nouvelles de tous. La grippe est plus en train que par ici. Cependant dans mon cours, nous avons deux élèves qui en sont atteints.
Hier je croyais bien que je l’avais attrapée aussi. J’ai eu deux nuits fiévreuses et la poitrine prise. Mais ça ne s’aggrave pas et aujourd’hui ça va mieux. Ce n’est pas ce qui m’empêchera d’aller à Valencin samedi si j’ai une permission. Je vais d’ailleurs la demander jeudi pour aller voir la petite.
Nous avons appris, comme vous, ce matin la demande d’armistice des États centraux. Au réfectoire, à 10h, nous étions 5 ou 600 à table, quand le premier journal est arrivé. Le camarade qui l’avait est monté sur une table et a montré à la ronde l’énorme en-tête du journal qu’on pouvait lire de dix mètres loin. Cela a provoqué un enthousiasme fou qui s’est traduit par une manifestation qui a bien duré cinq minutes. Et l’on dit que le soldat français n’est pas patriote !
La paix n’est pas immédiate, je ne le crois pas, mais enfin elle approche à grands pas. Nous ne finirons probablement pas l’hiver sous l’uniforme, surtout moi qui comme engagé serais un des premiers libérés. Si ce n’était pas le souci des petits, je demanderais bien vite à aller sur le front pour voir un peu le recul de ces brigands. Quand je pense que pendant 22 mois, je l’ai espérée, cette avance, quand j’étais là-haut et toujours rien. Ça soulagerait de cracher sur la terre allemande !
Je reviens à cette affaire de grippe. Un article du Matin recommande plutôt de suralimenter les malades au lieu de la diète pour éviter les complications qui suivent la grippe car celle-ci dure 3 ou 4 jours. Mais elle déclenche parfois soit une pneumonie, soit une pleurésie. C’est ce qui est grave quand c’est mal soigné. J’espère bien que ce ne sera pas le cas pour personne à la maison, car vous savez tous comment il faut se soigner. C’est ce qui me tranquillise un peu.
Il a gelé plusieurs matins de suite avec temps beau mais froid dans la journée. Ma chambre n’est pas chaude. J’ai envie de la quitter pour coucher à la caserne maintenant qu’il n’y a plus de punaises.
J’attends avec impatience ta prochaine lettre.
Au revoir bien chère Alice, et à bientôt
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous
Lucien
Lettre du lundi 7 octobre 1918


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