Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 21 octobre 1918
INDEFINI, mardi 22 octobre 1918
Orléans

mardi soir 7h

22 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre de dimanche midi. Je vois avec un grand plaisir que la petite et la mémé vont un peu mieux. Ça me soulage d’un grand poids. J’étais vraiment très inquiet ces jours passés. J’avais gardé de mon voyage une mauvaise impression. Tant de malades à la fois ! Heureusement que les bons soins ont eu de bons résultats. Mais que personne ne fasse d’imprudences ! Et surtout qu’on continue à prendre bien régulièrement tous les fortifiants ordonnés.
J’ai appris avec peine la mort de cette pauvre Jeanine. C’est un grand malheur pour ses enfants si jeunes. Elle était encore bien jeune, elle aussi. J’ai songé encore toute la journée à cette explosion de Vénissieux. Comme les journaux renseignent mal ! J’avais compris qu’un simple hangar avait sauté à l’atelier de chargement. Je connais bien l’atelier de Vénissieux pour y avoir travaillé avec mon camion. A environ 7 ou 800 mètres de là sur le chemin du moulin à vent, se trouvait la « Borrel ». C’était l’entrepôt des poudres de Saint-Fons. On y menait la poudre aussitôt faite de chez Picard ou La Prévotte et on y entreposait aussi les matières premières explosives (dinitrophénol, nitro-glycérine, etc.) J’y avais fait de nombreux voyages. Je crois que c’est cet entrepot qui a dû sauter. Il y avait là parfois plus de 1000 tonnes d’explosifs divers. La poudrière de l’atelier de chargement n’aurait pas dû, il me semble, faire une pareille explosion.
Berliet a-t-il eu beaucoup de mal ? Maréchal qui était à côté de l’atelier doit être démoli entièrement. Et Planche qui était à 200 mètres, c’était une poudrerie, aussi. J’ai été élève chauffeur, ce matin. Je me suis enfoncé dans un coin de la voiture et je n’en ai pas bougé de la matinée. Je n’ai même pas touché le volant. Ce tantôt, je suis venu dans ma chambre. Je me suis rasé et nettoyé. Mais demain, ça va changer. Je suis revenu moniteur. Demain matin, je prends une voiture à mon compte. D’élève, je repasse maître ! Et tout cela m’est fort égal !
Mes camarades du cours des gradés avec qui j’ai passé l’examen il y aura bientôt 15 jours partent demain matin définitivement pour Versailles et ensuite pour le front. Ils n’auront pas le plaisir d’avoir leurs nominations ici. Elles ne viendront pas avant le 5 ou 6 novembre, pour prendre la date du 1er (Toussaint).
Il fait un temps superbe, ici, depuis deux jours. Ça favorisera les semailles. Et chez vous ? Le petit Bonnot est-il guéri ?
Pouvez-vous semer ? Ce sont bien les dernières semailles de guerre. Au printemps prochain, ça ira mieux, espérons-le. On est très optimistes ici et on attend pour Noël la fin de la guerre. Souhaitons que ce soit vrai.
Tu ne m’as pas encore parlé de ma nouvelle nièce. Ne l’as-tu pas vue ?
J’espère que Titi continue à être bien sage. Tu me diras ça.
Au revoir, bien chère Alice, à bientôt le plaisir de te revoir après la Toussaint. J’irai voir mon petit monde. Si le papa ou la mémé étaient fatigués et que tu veuilles me faire venir, tu mettrais : père ou mère (et non beau-père, belle-mère) sur la dépêche.
De gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du mercredi 23 octobre 1918


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