Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 20 octobre 1918
INDEFINI, lundi 21 octobre 1918
Orléans,

lundi soir 7h

21 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de samedi à midi ainsi qu’une lettre de ma sœur m’annonçant une nouvelle nièce. Tu as dû recevoir mes précédentes lettres par lesquelles je te recommande toutes sortes de précautions pour nos chères malades. La grippe fait beaucoup de mal à Orléans en ce moment. Il y a ici un usage qui consiste à exposer les cercueils dans l’allée de la maison sur le pas de la porte. On tend alors la porte en draperies de deuil. Or depuis quelques jours ce ne sont que tentures blanches et petites bières exposées sur les portes. Tu peux penser comme cela m’impressionne en songeant aux enfants et tu comprends maintenant le pourquoi de mes recommandations. Je compte donc sur toi pour ne rien négliger pour la mémé et la petite surtout car elles sont toutes les deux bien faibles et auront besoin longtemps de soins délicats.
Tu n’as pas à te faire de mauvais sang pour moi. Je n’aurai pas la grippe. C’est elle que j’avais à Pâques et qu’on prenait pour une angine.
Je suis immunisé maintenant. Bonneton l’a eue aussi au mois de mai. Nous avons commencé notre métier de moniteur aujourd’hui. Nous y mettons un tel entrain que nous nous sommes déjà tous fait engu… en bloc par l’adjudant. Ne voulait-on pas pendant la pause cet après-midi nous faire démonter les pneus de nos autos sur la route pleine de boue sous le prétexte de nous apprendre à le faire. Or nous avons vite vu qu’il s’agissait en somme d’une brimade parce que nous étions élèves-officiers et tous gradés. Nous avons opposé la force d’inertie, d’abord nous avons dit que nous n’avions pas de bleus et que nous ne voulions pas salir nos tenues de drap, puis malgré les ordres personne n’a bougé et les pneus sont restés aux voitures. Ils ont fait une bêtise, car maintenant c’est fini, nous ne ferons plus rien. Tous ces camarades EOR sont en somme des gens de bonne éducation et qui en plus par leurs grades sont exempts de corvées. C’était donc une vexation inutile. Moi, je m’en fiche. Ce matin on voulait encore me faire passer un examen de conduite. Je leur ai dit que je ne savais pas faire. Demain je rends la voiture qu’ils m’avaient donnée samedi. Une horrible bagnole qui ne marchait que sur deux vitesses. Je ne veux plus rien faire tant que je ne serai pas nommé sous-officier et si je ne suis pas nommé alors c’est bien fini, je ne ferai plus rien du tout. Mais j’ai tout lieu de croire que je serai nommé quand même. C’est l’avis général. Alors demain je vais retourner apprendre à conduire les autos ! Au lieu d’être moniteur, je serai élève. L’avantage c’est que je n’aurai pas de voiture à entretenir, c’est tout ce que je veux pour le moment. Si ce n’étaient pas les enfants, je demanderais à partir au front. Là au moins je serais utile à quelque chose. Ici ils ont déjà plus de moniteurs qu’il ne leur en faut et nous perdons tous notre temps qui pourrait être mieux employé. Sur les 12 EOR, on en a mis 6 moniteurs et 6 élèves. Et dire qu’il faut encore attendre 15 jours les nominations !
Et puis je suis bien persuadé que les cours d’EOR ne recommenceront jamais. La guerre touche à sa fin, ça se voit.
Tu me racontes l’explosion de Vénissieux. Les journaux de Paris en avaient parlé un peu, mais vaguement. Je ne m’imaginai pas que ce fut si terrible. Quelle nuit en effet, vous avez dû passer.
Je finis vite pour porter cette lettre à la porte avant 8 heures.
Mille amitiés à tous
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants
Lucien
Lettre du mardi 22 octobre 1918


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