Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 19 octobre 1918
INDEFINI, dimanche 20 octobre 1918
Orléans

dimanche midi 20 octobre 1918

Bien chère Alice,
Rien reçu de toi aujourd’hui. Il est vrai sur Bonneton n’a rien reçu non plus. C’est donc la poste qui va mal. La femme de Bonneton a reçu 4 lettres d’un coup. Cependant il lui écrit chaque jour. Je prends donc patience en espérant que tout va de mieux en mieux à la maison.
La mémé sera longue à se rétablir si elle était déjà faible avant la grippe. Il faudra l’alimenter très régulièrement avec des petits plats légers et nourrissants comme on fait dans les hôpitaux : cacao, potage semoule ou tapioca, flans, etc. Varier et ne pas lasser. C’est toi, Alice, qui aura la charge de cela, n’oublie pas de bien regarder l’heure, la régularité des repas a une énorme importance. Ce te sera d’ailleurs une excellente occasion de soigner les enfants et toi-même en même temps.
J’ai remarqué dans les hôpitaux où je suis passé que l’on n’aime pas s’occuper de ce qu’on doit manger. Même quand la mémé se lèvera, il ne faudra pas lui laisser préparer ses repas. Elle se négligerait trop. Quand c’est l’heure, allez on met sur le feu le menu du jour et à l’heure du repas, souvent et peu à la fois, on sert. Et puis pas de récriminations inutiles, c’est prêt, il faut le prendre de suite. S’imposer une petite discipline. Il est à remarquer que dans les hôpitaux on se rétablit très vite parce qu’on ne manque jamais d’avoir les repas bien à l’heure. En famille on s’écoute, on n’a pas faim maintenant, ce sera pour tout à l’heure. Puis le travail arrive ou autre chose. Finalement l’heure du repas est manquée et le repas aussi. Très mauvais système. Il faut réagir contre cette tendance. De la discipline, fichtre !
J’ai pris livraison hier après-midi de ma voiture d’instruction : une Delahaye de 16HP, carrosserie double phaéton, dans le genre de la nôtre. Je commence demain matin. Il faut être à Vieux-Bourg à 6 heures du matin. Je vais donc lâcher ma chambre. La location expire d’ailleurs le 22 (mardi). Bonneton la garde. Je me soucie peu pour ma part d’avoir une chambre à 3 ou 4 km loin de mon travail où je ne pourrai venir que le soir et qu’il faudra quitter tous les matins à 5h. Je vais donc aller coucher au cantonnement. Tu as bien compris que je ne suis plus à Saint Jean ni même à la Brique.

(Illustration)

Vieux-Bourg est un village en pleine campagne. Il y a plusieurs briqueteries. Dans l’une abandonnée, on a installé le cantonnement pour les élèves chauffeurs. Sous une immense halle on a installé des remises pour nos autos dans nos ateliers de réparations.
J’ai rencontré hier un de mes anciens professeurs au cours des gradés. M. Larrivé, originaire de Vienne (Isère). Etant « pays », on cause quelque fois. Il m’a appelé « futur maréchal des logis » à quoi j’ai répondu par mes doutes à ce sujet. Il a été très surpris de cela et m’a dit qu’ayant réussi à mes examens, je serai certainement nommé. Il a peut-être raison car si une note quelconque m’avait desservi, il aurait été un des premiers à le savoir et ne m’aurait pas appelé « Maréchal des logis ». Alors je me demande ce que signifiaient les paroles de Durand et quel sens faut-il leur donner ?
Quelle boite à mystère ! Je n’ai jamais vu une maison plus fermée que cette école. Je ne connais aucun exemple d’élèves ayant réussi leurs examens et n’ayant pas été nommés après. On m’a cité des cas d’élèves très doués ayant échoué. Mais on les avait fait échouer avant et non après comme je le craignais pour moi.
De tous mes camarades, personne ne partage mes doutes et tout le monde croit à ma prochaine nomination.
Je te raconte tout cela pour te tenir au courant de ce que je deviens et parce que j’en ai bien le temps. Il pleut depuis ce matin, on ne peut guère sortir. Et puis où aller ?
J’avais envie de te demander un paquet de linge car je n’avais ici que deux chemises et pas de caleçon chaud. Mais j’attends, il paraît qu’on vole beaucoup dans les gares en ce moment. Le personnel, grippé aussi, est rare, ça facilite les voleurs. J’aime mieux attendre encore, sauf des fromages par la poste, ne m’envoie donc rien comme linge.
Je vais préparer mon déménagement. J’ai envie de coucher à Vieux-Bourg dès demain soir.
Rien de nouveau à te raconter. Les journaux nous disent la retraite des Boches. Tout va bien. J’espère bien avoir des nouvelles demain. De gros baisers aux enfants. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et sœurs .

TM 1402 Cantonnement Vieux-Bourg
Orléans
Lucien
Lettre du dimanche 20 octobre 1918


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