Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 15 octobre 1918
INDEFINI, jeudi 17 octobre 1918
Orléans,

Jeudi 17 octobre 1918 1h du soir

Bien chère Alice,
Encore rien reçu de toi. J’espère bien cependant qu’il n’y a rien de grave, car tu n’hésiterais pas cette fois à me télégraphier.
Bonneton n’a rien reçu de sa femme non plus et elle m’avait dit qu’elle allait lui écrire de suite. C’est donc la poste qui par ces temps de grippe marche mal.
Aujourd’hui ont paru à la Décision les nominations du cours des gradés qui me précédait de 15 jours. Donc dans quinze jours ce sera notre tour. Il m’a été impossible d’avoir le moindre renseignement sur mon cas. Si je m’en rapporte à tous les précédents, ma nomination devrait avoir lieu comme les autres. En effet, j’ai à mes côtés 5 ou 6 nouveaux promus ce matin qui comme moi avaient été versés aux EOR.
Le cours des EOR comprend le cours préparatoire et le cours supérieur. Or le cours préparatoire n’étant pas encore commencé, on nous a versés en attendant au cours supérieur où sont maintenant les camarades avec qui j’avais débuté en août. Ce cours supérieur est trop difficile pour nous. Je ne m’y intéresse qu’à la partie technique automobile. En effet, c’est le complément des études que je viens de faire au cours des gradés et je suis certain que j’en saisis mieux les détails que beaucoup d’EOR qui eux abordent le sujet du premier coup. Je ne suis là d’ailleurs qu’en amateur. Pour les mathématiques, par contre, je ne cherche pas à suivre. C’est au dessus de mes moyens. On ne nous demande qu’une chose, être sages dans notre coin et ne pas faire de bruit. On lit, on écrit et on s’ennuie. Et rien à faire pour se tirer de là ! Il faut attendre que le cours préparatoire recommence, mais pour quand ? Très drôle, n’est-ce pas ? Je prends néanmoins mon sort en patience car je suis plus tranquille ici que de voyager en camion sur la route de Paris avec mes anciens camarades. Je connais d’ailleurs tout le monde ici. Bonneton est très impatient de retourner à Lyon et ne travaille plus du tout.
Nous avons appris par les journaux que l’atelier de Vénissieux avait sauté. Je le connaissais bien, y ayant travaillé avec l’auto. J’ai écrit ce matin à Mme Carra, à Ville. J’enverrai aussi un mot à Villeurbanne. Je songe bien cent fois par jours à tous nos malades de la maison. Je voudrais bien quand même avoir bientôt des nouvelles de tous ; Que le temps dure quand on est loin !
Il a plu hier et aujourd’hui une partie de la journée. Le temps n’est pas trop froid. Nous mangeons toujours à la Brique à 1500 mètres d’ici au moins. C’est une vraie promenade, ça nous fait traverser la Loire quatre fois par jour. Je n’ai revu qu’une fois Verrain, le petit séminariste. Il est parti en convoi à Paris avec les autres. Il reviendra bientôt pour faire encore d’autres convois à titre d’école.
En quittant Paris lundi matin, nous avons traversé une immense plaine à grandes cultures sans aucun coteau à l’horizon. Est-ce la Beauce ? Je n’ai pas de carte pour le voir. Avant d’arriver à Paris, entre Sens et Melun nous avons côtoyé une belle rivière portant des péniches. Yonne ou Seine ? Je n’en sais rien, je suis très fort en géographie ! Mais de partout les campagnes sont cultivées. Quelle différence avec 1916 !
Allons, au revoir bien chère Alice, je remercie encore le papa qui s’est dérangé pour moi sous la pluie dimanche et j’espère bien que vous aurez bientôt la joie de voir tous vos malades rétablis. C’est égal, c’est un coup dont vous vous souviendrez tous.
De gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du vendredi 18 octobre 1918


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