Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 14 octobre 1918
INDEFINI, mardi 15 octobre 1918
Orléans 15 octobre 1918

mardi soir 7h

Bien chère Alice,

Je t’écris du foyer du soldat. Dehors il pleut comme à Valencin dimanche. Ma pensée va bien souvent vers vous tous et je me demande parfois si c’est bien vrai, que j’ai vu toute la maison au lit. Je crois que c’est un mauvais rêve. J’espère bien que ta première lettre me donnera de bonnes nouvelles et que de tout cela il ne restera qu’un mauvais souvenir. Comme je te l’ai dit, ne me laisse pas sans nouvelles, mais envoie 4 mots seulement sur une carte. La date, un seul mot pour chaque malade et l’adresse. Ça suffira en attendant des jours meilleurs. Mon voyage m’a moins fatigué que je le craignais. Je ne m’en ressens déjà plus. Pas même la moindre trace de grippe. Je vois bien que je ne l’attraperai pas. Encore un espoir qui s’en va !
Aujourd’hui j’ai attrapé l’adjudant, un homme poli et aimable. Je l’aime mieux que cette brute de maréchal des logis Durand, un instituteur de la vieille école, gueulard et sauvage. Mais je n’ai rien su de plus qu’hier. Il m’a dit qu’ayant été élève-officier, on ne pouvait pas me renvoyer sans l’autorisation de la direction de l’école qui est à Paris. Impossible de rien en tirer autre. Moi ce qui me tracasse le plus, c’est de savoir si mes notes n’ont pas été tripatouillées et que mon dossier soit parti à Paris après avoir été diminué. Je n’en ai aucune preuve. Bonneton m’assure que la note de Lyon a encore agi et que je dois cela à Gambs ou au capitaine de Lyon.
Par contre les autres me citent de nombreux cas comme le mieux ou les élèves ont été nommés au grade supérieur tout en ayant passé aux EOR. Ce n’est pas d’avoir passé aux EOR qui m’inquiète. Il y a bien une demi douzaine qui comme moi viennent des cours des gradés précédents et ont eu leurs galons comme les autres. Mais ce qui m’inquiète ce sont les paroles de Durand « On vous verse aux EOR en attendant qu’on vous renvoie chez vous ». Par « chez vous », il faut entendre Lyon.
Enfin on verra bien par la suite.
Dans tous les cas je ne veux plus rien faire, absolument rien. Ce matin il y a eu manoeuvre à pied toute la matinée, mais cet après-midi pendant les cours de maths et de technique, j’ai écrit aux cousines et à ma sœur et j’ai lu le journal. Demain il en sera de même. Ils se fichent du monde. J’ai travaillé comme un nègre, j’ai passé avec succès six examens, puis après on me laisse dans le doute après m’avoir dit que j’avais réussi et fait faire les feuilles pour la proposition de sous-officier. Je ne veux pas même acheter un cahier de deux sous et au tableau noir je ne leur répondrai pas un seul mot. J’en ai assez. Ils m’ont rayé sur la liste des nominations, qu’ils aient au moins le courage de me le dire et de me dire pourquoi. Ce sont des lâchetés, ça.
Et s’ils ne m’ont pas rayé, pourquoi ne pas me le dire franchement. Je suis au cours supérieur des élèves-officiers, le cours préparatoire n’étant pas encore commencé. Au revoir bien chère Alice, prends bien soin de ton petit hôpital et que surtout tu puisses m’annoncer une guérison complète de tous.
En attendant je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous et toutes à la maison. Toujours la même adresse, mais EOR au lieu de cours des gradés.
Lucien
Lettre du jeudi 17 octobre 1918


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