Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 24 octobre 1918
INDEFINI, vendredi 25 octobre 1918
Orléans

Vendredi soir 6h20

25 octobre 1918

Bien chère Alice,
Rien reçu de toi encore aujourd’hui, ça fait deux jours. La poste marche décidément très mal, il faut croire. Je me dis que si tu étais mal tu m’aurais fait télégraphier, car maintenant il ne faut pas craindre de me déranger.
Il faisait un sale temps humide, ce matin. Un vrai brouillard du nord. Nous avons même mis la capote. Ce soir je n’ai pas roulé. Les mécaniciens ont fini de réparer ma bagnole et demain matin je vais recommencer le métier de dresseur de chauffeurs. Il faisait très beau cet après-midi. Les gens sèment activement, leurs terrains paraissent légers, ils ont de drôles de charrues avec un énorme avant-train et deux versoirs comme un binarai ( ???) Leurs champs ressemblent à des pommes de terre qu’on vient de buter. Il y a beaucoup de vignes en descendant le cours de la Loire. La rive droite est plus haute, moins marécageuse que la rive de Sologne. Les pays ont l’air riche et sont assez agréables à voir. On y sent l’aisance. Tous les murs sont en pierre blanche. On voit de loin en loin dans les champs des échelles d’engins toutes dressées. Ce sont autour de puits d’où l’on tire ces roches blanches qui ont l’aspect de mortier sec. Je m’étais demandé jusqu’ici si les ponts d’Orléans étaient en ciment ou en pierre tant celle-ci lui ressemble. Il y a dans cette région une vieille chapelle souterraine datant de l’an 500 et qui porte le nom de Saint Mesmin. Ce Saint Mesmin a donné son nom à tous les pays d’alentour, comme Saint Pierre dans nos régions (Saint Pierre de Chandieu, d’Albigny, de Chartreuse…). Je vois ça sur les plaques indicatrices des routes. Le paysan français a le même aspect partout et je revois ici le geste d’allure des gens de Valencin ou de Chaponnay. Un jour j’ai vu une femme que de loin j’aurais pris pour la mère Pommier tant c’était sa démarche.
J’espère bien que tous nos malades vont mieux et que quand les permissions auront repris, je vous trouverai tous en parfaite santé.
En attendant, les lettres d’abord et la permission ensuite. Je t’embrasse chère Alice, de tout mon cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Lettre du samedi 26 octobre 1918


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