Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 28 octobre 1918
INDEFINI, mardi 29 octobre 1918
Orléans

Dimanche soir 1h

27 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu ce matin deux lettres, celles de mardi et de mercredi. Elles ont toutes les deux le cachet de la poste d’Heyrieux du 23. Les nouvelles ne sont donc guère fraîches. Hier je suis allé dans tous les bureaux pour voir si j’avais des lettres. A Vieux-Bourg, à Saint-Pryve, à la Brique. J’ai trouvé ces deux-là à Saint Jean. C’est là qu’il faudra continuer à m’écrire (n°26) car nous devons y retourner demain mardi, je crois. Je vois par tes lettres que la petite et Jeanne vont mieux. La mémé et Marcelle se rétabliront aussi mais c’est plus long parce que la mémé était déjà plus faible et pour Marcelle c’est son ancienne pleurésie d’il y a deux ans qui lui vaut ça. Enfin, avec des soins constants, tout cela passera. On s’accorde à dire que cette grippe tue au début. Le début est passé, on en sera quitte pour un mauvais souvenir. Il faut s’estimer heureux quand même. Du moment qu’il ne manque personne. Vois ce pauvre Jeanin, par exemple. Que va-t-il faire avec ses enfants, étant mobilisé ?
Pour moi, il n’y a rien à faire, je ne l’attraperai pas. Je suis du reste persuadé que c’est cela que j’avais pris à Pâques. Je me souviens comme j’étais malade à Charabarra avec le papa et en revenant dans le char à banc de Bouchard. Ce n’était pas une angine puisque ça n’a pas cassé, ni ça ne m’avait empêché de manger. Et c’était encore cette grippe qui avait fait Titi si malade quelques jours avant, qu’on croyait que c’était le group. C’étaient les mêmes symptômes que maintenant, fièvre ardente vite venue et vite passée.
En somme, Titi n’a pas été très fatigué dernièrement, c’était un peu de rhume, tout simplement. On prétend que lorsqu’on a la grippe on ne la reprend pas. Je me souviens aussi cet été, la sœur de Mme Carra fut très malade un soir. Une fièvre de cheval qui dura deux jours puis ce fut tout. C’était encore la grippe. Elle était moins mauvaise alors que maintenant. A Lyon il doit y avoir un peu de choléra. Les journaux de Paris, pour le faire comprendre, l’appellent « la fièvre asiatique ». Toutes les guerres ont toujours amené des épidémies graves, dues aux grands déplacements de personnes. C’est même étonnant que cela ait attendu quatre ans.
J’ai fait tout à l’heure après la soupe, ma lessive habituelle : 1 chemise, 2 chaussettes, 2 mouchoirs, 2 bonnettes, et un linge. Je suis allé laver tout ça à la Loire, sous le pont. Mme Gay a mis le tout sécher au grenier.
Dimanche prochain il y aura une grande revue sur une place d’Orléans pour aider à l’emprunt. Il est probable que nous en serons, ce qui ne me sourit pas plus que ça.
Je crois t’avoir dit hier que les examens de vendredi n’ont donné aucun résultat. Il n’y aura pas un seul nommé. Tu penses la déception de tous ces diables qui avaient bien travaillé. On dit qu’il y a assez de sous-officiers. Il me tarde d’être au cinq ou six pour savoir à quoi m’en tenir sur mon compte.
Pourvu qu’on ne nous en fasse pas autant. Dans cette école, on fait, on défait et tout cela dans le plus grand mystère. Quelle boîte ! Il y a un sous off de la 1140 de Lyon nommé Monin qui est venu ici comme EOR en avril dernier. Il a réussi tous les examens et est admissible à Montereau, mais comme il est inapte aux armées, il est depuis un mois à ne rien faire, attendant une décision qui ne vient pas. Il voudrait retourner à Lyon mais c’est long.. Ils aiment ici à faire trainer les choses en longueur. Voilà bientôt un mois que Bonneton a échoué et il est toujours ici, attendant son renvoi à Lyon.
Il fait un temps superbe, ce tantôt.
Et chez vous ? Avez-vous commencé à semer ? Le petit Bonnot est-il guéri ?
Si j’avais prévu tout cela, je serai resté à Lyon et j’aurai pu faire des semailles. Je marronne parfois en songeant à tout cela. Ici il ne faut pas compter sur les permissions agricoles, pas même sur les sept jours de détente.
J’ai reçu la lettre de ma petite Marcelle. Je lui enverrai une carte postale en place. Il faut qu’elle soit bien sage et qu’elle prenne bien ses remèdes. Surtout qu’elle y pense bien.
La vie est monotone, à Orléans, et je ne vois rien de nouveau à te raconter. Soignez-vous bien tous, afin que je vous retrouve enfin tous en bonne santé.
De gros bisous à ma petite Marcelle et à Titi.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que le papa, la mémé et les tatans.

Au moment où je finis cette lettre, des aéros américains tournent à faible hauteur sur Orléans. Ils doivent paraît-il jeter des proclamations pour l’Emprunt.


Lucien
Note
Charabarra était un marché de chevaux situé à Perrache : Photographie Jules Sylvestre. Références ici : http://numelyo.bm-lyon.fr/BML:BML_01ICO001014cd009d77fb60?&query[0]=isubjecttopic:%22marché%22&hitStart=3&hitPageSize=16&hitTotal=560
Lettre du mardi 29 octobre 1918


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