Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 29 octobre 1918
INDEFINI, mardi 29 octobre 1918
Orléans

mardi soir 6h

29 octobre 1918

J’ai bien reçu ce matin ta lettre de vendredi. J’avais reçu celle de samedi hier. Comme tu ne m’as pas écrit jeudi, j’ai donc tout bien reçu. Merci de toutes tes lettres, je les attends avec impatience, comme tu penses. Je n’en reviens pas de la mort de cette pauvre Baudrand. Quelle calamité cette grippe. Vous avez été préservées chez vous parce que vous avez toutes eu les soins à temps. Le papa s’est bien dérangé et n’a pas ménagé ses peines et ses voyages. Vous avez bien désinfecté et enfin vous avez fait passer les gens avant les bêtes et le travail. C’est le contraire, bien souvent ailleurs. Nous avons le bonheur de nous en tirer sans deuil, c’est très beau et il faut en remercier Dieu.
J’ai reçu ce matin aussi une lettre de ma mère et une autre d’un camarade qui a passé quand moi le cours des gradés. Ils sont tous déjà à Salonique. Avec ces temps de choléra, cela n’a rien d’amusant. Je m’estime heureux d’être versé aux EOR. Comme je te l’ai déjà dit, mes cours ont recommencé ce matin. Je ne puis rien dire en attendant mes galons et j’ai pris le parti de travailler, ça passe le temps mieux qu’à ne rien faire. D’ailleurs, je voulais me ficher de tout et ne rien faire. Résultat, mes élèves m’ont regretté hier en quittant le Vieux-Bourg et le logis m’a fait des compliments sur ma manière de donner des leçons. Alors j’ai compris que je ne savais pas m’en f…C’est encore une affaire dont il faut avoir l’habitude, paraît-il. Je me suis fait un nouveau camarade avec ce logis dont je viens de te parler. C’est un homme de bonne éducation, très sérieux. Il a un frère curé et un autre médecin. Il était notre chef à Vieux-Bourg et il montait dans ma voiture les derniers jours. Il est venu avec nous comme EOR aussi et c’est encore le chef de notre peloton pour l’appel, la discipline, les permissions, etc. Il se nomme Coullange. C’est un second Velle, il me le rappelle. Il vient de faire 26 mois comme prisonnier en Bochie. Il compte que je passerai bientôt logis aussi et alors on pourra aller manger au mess ensemble car les sous officiers mangent à part, seuls.
Ces malheureux galons de logis viendront-ils jamais ?
Ce matin, au moment de partir aux classes à pied, j’ai vu le maréchal des logis Robert, mon dernier professeur avant l’examen. Je t’ai déjà dit, je crois, que c’était un homme digne de ce nom et que j’avais été très content de lui aux cours. Il vient d’être malade de la grippe et je ne l’avais pas revu depuis les examens. Il m’a vite demandé des nouvelles du petit. Je l’avais quitté en effet au reçu de la dépêche. Puis il m’a parlé des galons de logis en me disant que ça ne tarderait pas à arriver et que « c’était bien mérité ». Cela m’a fait plaisir par rapport aux autres d’abord qui étaient sur les rangs avec moi et qui l’ont bien entendu. Je suis seul du cours des gradés aux EOL et personne ne sait en somme que j’y étais, à ce cours. Et puis du moment qu’il m’a dit ça, il y a bien des chances que ça arrive.
Donc me voilà de nouveau élève officier, sans espoir bien entendu car la guerre sera finie bien avant. Bonneton est toujours avec moi. Il marrone de n’être pas encore renvoyé à Lyon, mais on n’a encore renvoyé personne. Peut-être partirons-nous ensemble. Le logis Monin, de Lyon, dont je parlais un de ces jours est nommé instructeur à Orléans. Il ne retourne donc pas à Lyon.
Ce dont j’avais le plus en horreur aux EOR c’était la manœuvre à pied avec l’adjudant Brun. Une vraie brute. Heureusement nous ne l’avons pas, c’est le maréchal des logis Chanut, notre instructeur, un homme de bonne éducation. Il nous faisait déjà le cours de topographie. Pour tout le reste ça va, je travaillerai pour m’instruire, en attendant une décision… ou la paix.
J’irai en permission aussitôt après ma nomination, si nomination il y a. Je trouverai bien un prétexte quelconque.
Il fait un temps superbe, ici. Malgré cela la Loire monte et roule des eaux jaunes et sales. Il doit pleuvoir dans le massif central. Et chez vous ? Je suis heureux que le cousin Perrin vienne vous aider à semer. Le papa aura moins de peine. Donnez bien le bonjour au cousin pour moi.
Je n’écris à personne pour le moment. Ni à Villeurbanne, ni aux cousines. Dans quelques jours…
Je vais toujours bien. Pas moyen d’avoir la grippe, moi qui comptait sur ça pour retourner à Lyon.
Soigne toi bien en même temps que toutes tes malades que j’espère bientôt sur pied. Pour la mémé, n’oublie pas le meilleur remède : manger souvent peu à la fois, des choses légères et surtout à ses goûts, on évite les indigestions et la malade reprend des forces.
Allons, au revoir, chère Alice, toutes mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Lucien
Lettre du mercredi 30 octobre 1918


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