Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 30 octobre 1918
INDEFINI, jeudi 31 octobre 1918
Orléans

Jeudi midi
31 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta petite lettre de mardi.
Tu vois que maintenant tes lettres m’arrivent bien.
Par contre Bonneton ne reçoit plus les siennes. Enigme !
Je suis très heureux de savoir que Jeanne et les deux enfants sont allés en champs En Nourien. C’est la preuve qu’il y a un grand mieux. Estimons-nous donc heureux puisque nous y sommes tous. La santé reviendra bien pour tous. A Orléans, on dit que la grippe décroit, mais ce matin à l’appel il en manquait presqu’un tiers, tous malades. Mais ce n’est pas grave en général. J’étais bien enrhumé hier mais c’est presque passé. D’où je conclus que je suis bien immunisé contre la grippe qui avait là une excellente occasion de se déclarer. Elle en a eu une autre bien meilleure encore, c’est quand je suis rentré de permission. Je suis arrivé à Lyon trempé comme un rat d’eau, surtout les pieds. J’ai bien quitté mon manteau et j’ai pris ma canadienne dans le train. Impossible de me changer à Lyon, pas un magasin ouvert pour acheter une chemise ou une paire de chaussettes. Résultat : pas même un petit rhume !
Donc ne te fais pas de bile pour moi, comme tu vois, je ne crains rien.
J’ai reçu ce matin une autre lettre du copain qui va à Salonique. Il va à Lyon à la Part-Dieu le 11. C’est de là qu’on part pour l’Orient. Je regrette de n’être pas parti avec eux, car à Lyon, grâce au capitaine Cleyet, je serais resté. Enfin tant pis. Je ne suis pas malheureux ici, si ce n’est que je suis loin de vous tous.
En attendant, je suis les cours ; sans me faire de bile. On recommence ce que nous faisions au mois d’août. Je m’en souviens encore, aussi ça vient sans peine. Ce matin, au commandement militaire, je m’en suis très bien tiré. D’ailleurs nous faisons tout ça en amateurs. Il n’y a plus d’émotion comme au début et on réussit bien mieux. Tout le monde sent bien que c’est inutile et que la fin de la guerre viendra avant la fin de nos cours. On travaille pour la forme…
Tu as dû recevoir la lettre de Mme Carra que je t’ai envoyée. As-tu remarqué comme elle est triste ? Mon dieu comme il y a des gens qui se laissent vite abattre. Que serait-ce s’il leur fallait gagner leur vie de chaque jour ?
Qu’avez-vous pu semer maintenant ?
Le cousin Perrin est-il venu ?
Demain, jour de toussaint, il y a repos pour nous. Je t’écrirai plus longuement.
Au revoir chère Alice, toutes mes meilleures amitiés à tous.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants, tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du vendredi 1er novembre 1918


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