Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 31 octobre 1918
INDEFINI, vendredi 1er novembre 1918
Orléans

La Toussaint 1h du soir

1er novembre 1918

Bien chère Alice,

Encore une Toussaint de guerre ! C’est la cinquième et j’espère bien que ce sera la dernière. Je n’ai rien eu de toi ce matin. J’aurais aimé une lettre qui aurait marqué ce jour ! Mais la poste va si mal !
On nous a dit hier au soir qu’il y aurait travail ce matin jusqu’à dix heures. Puis il y a eu contre-ordres après. Je l’ai su par Bonneton alors que j’étais déjà couché. Nous sommes venus à l’appel de 9h1/2, il n’y avait pas d’appel, mais avec la soupe qui est à dix heures à la Brique, à l’autre bout d’Orléans, je n’ai pas pu aller à la messe comme j’en avais l’intention.
Il y a quatre ans aujourd’hui, j’étais encore à Lyon et j’étais allé voir le pauvre petit. Je l’avais trouvé mieux. Un mieux qui n’avait guère duré. As-tu pu arranger un peu sa tombe ? Cette guerre fait négliger bien des choses, je dis cela en pensant que nous ne lui avons pas encore fait faire de plaque, en rentrant je m’en occuperai.
Un autre souvenir de Toussaint qui me vient, c’est celui du grand-papa, le soir de la dernière Toussaint. Il trinqua avec nous de son lit et il avait encore cet aspect gai qui le caractérisait. Il souffrait pourtant depuis longtemps déjà et gardait tout son courage. Il est parti comme la grand-mère Moussier avant cette guerre qui les aurait tant fait souffrir. Il vaut mieux qu’ils n’aient pas vu toutes ces horreurs.
Il fait un temps superbe aujourd’hui. Les cimetières auront beaucoup de visiteurs et si j’avais été à Valencin nous aurions pu faire notre pèlerinage au cimetière de Chaponnay. Ce sera pour l’année prochaine, espérons-le.
Rien de nouveau à te raconter. Les cours continuent sans conviction. Hier au soir on a appris la capitulation de la Turquie. C’est la fin, la fin rapide. Pour Noël, je serai à la maison. Je vois les choses aller si vite que je n’ai même pas envie de demander à aller nulle part. La paix arrivera avant la réponse !
Les permissions de 48h sont toujours suspendues par rapport au manque de trains. Personne n’a pu s’en aller. Il n’y a que les permissions exceptionnelles (maladies, décès) qui soient accordées pour trois jours.
Je suis toujours en bonne santé. La nourriture ne devient guère brillante on nous fait manger du singe et des tripes presqu’à chaque repas et les légumes sont plutôt rares. D’autre part, on ne trouve rien à acheter en ville. Je n’ai plus de fromage, si tu peux m’en envoyer un peu, rigottes sèches ou non, peu importe. On ne peut même manger son pain sec car on ne trouve pas de pain à acheter sans ticket. Il faut entendre les jérémiades de ma propriétaire. Ça m’amuse.
Si au moins les nominations arrivaient, je pourrais aller au mess des sous-officiers où l’on mange mieux qu’à notre réfectoire de malheur.
Pourvu que la paix en perspective ne les fasse pas supprimer, ces fameuses nominations. Encore cinq ou six jours à attendre et on sera fixé.
Allons, au revoir, bien chère Alice, en attendant la joie de se revoir. Bientôt, je l’espère. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lettre du samedi 2 novembre 1918


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