Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 1er novembre 1918
INDEFINI, samedi 2 novembre 1918
Orléans

samedi matin 9h

2 novembre 1918

Bien chère Alice,
Du nouveau ! Je vais rentrer à Lyon sous peu. Le cours est licencié ! Je pense que ce sera accompli dans la huitaine. Je crois fort aussi que les nominations n’arriveront pas non plus et que je peux faire mon deuil des galons de logis. Ce n’est pas certain mais je n’y crois plus guère. En arrivant à Lyon, je demanderai ma permission de détente de 7 jours. Je vais rejoindre la compagnie de dépôt à Cusset et de là j’irai ensuite soit à la Part-Dieu, soit au G.A.
La guerre ne peut plus durer longtemps maintenant. On voit que c’est la fin. J’aime autant être libéré à Lyon qu’ici, ce sera plus près !
Je t’écris pendant le cours, tu comprends que cela ne m’intéresse plus guère. D’ailleurs on recommence et j’ai tout cela déjà sur les cahiers.
Nous avons repos, je crois, cet après-midi. Je vais en profiter pour faire mes paquets et pour écrire à Mme Carra. Je ne lui ai pas répondu encore. J’écrirai aussi à Villeurbanne si j’ai le temps aujourd’hui ou demain.
Hier tantôt, je suis allé un moment à la cathédrale penser à nos morts. J’ai bien songé à notre pauvre petit et à sa lente agonie à l’hôpital. Oh l’hôpital ! C’est le dernier endroit où mener un enfant. Comme ils doivent y souffrir, privés de tous les soins attentifs d’une mère. Une grande personne peut encore se défendre mais ces pauvres petits, ce qu’ils endurent avec ces femmes endurcies ! Nous n’aurions pas dû y laisser le notre. Si nous ne l’avions pas sauvé, nous aurions du moins adouci sa fin. Pauvre petit martyr. Nous étions bien novices et bien inexpérimentés avant cette guerre. Espérons que toutes ces épreuves nous aurons servi.
3 heures du soir.
Du nouveau, ce matin. Du nouveau encore ce soir. Les nominations ont paru au sortir du cours et je n’y suis pas. Ça ne me surprend pas trop. Depuis que je suis revenu de permission, j’avais devant les yeux l’air féroce du primaire Durand m’annonçant mon retour à Lyon et ma première impression qu’ils avaient saboté mes notes était la bonne. J’ai vu tout à l’heure mon ancien professeur Larrivé (le viennois). Il n’en revenait pas et m’engageait à réclamer. A quoi bon !
Je trouve la preuve de leur rosserie dans le fait suivant : l’adjudant Laude pour me faire entrer aux gradés après que ma démission fut acceptée en septembre m’avait fait signer un engagement par lequel je renonçais à retourner à Lyon comme m’en donnait le droit le titre d’engagé pour la guerre.
Je comprenais bien que je ne pouvais être nommé si l’on ne pouvait m’envoyer suivant les besoins, n’importe où. A ce moment, le Durand était en permission, tout allait bien.
Or ce matin, on m’a fait refaire une demande de partir à Lyon. Donc on a détruit tout mon dossier : première démission acceptée de septembre et engagement de renoncement à mon droit d’engagé. Ils ont dû toujours me maintenir dans l’effectif des EOR. D’ailleurs quand j’étais à Vieux-Bourg, mes lettres arrivaient toujours à Saint-Jean.
J’en reviens toujours à cette constatation : à mon arrivée en août à Orléans, hostilité bien marquée et inexplicable du lieutenant Sourdis et de son âme damnée le Maréchal des logis Durand. Découragé, je quitte les EOR pendant la permission de Durand et j’entre aux gradés. Là, au bout de quelques jours, j’ai l’amitié de tous, professeurs et camarades et l’on me classe premier. Arrivent les examens. Je retombe sur Sourdis. Je suis très fort en théorie et j’ai réussi tous les autres examens alors on me pose des questions en dehors des cours au point que le professeur Biguet présent prend ma défense. Comme malgré tout j’ai le nombre de points nécessaires, on est bien obligé de me faire faire la fiche de nomination et de m’envoyer en permission. Mais le dossier doit aller à Paris alors on fraude. Ce matin Durand m’a dit que comme EOR on m’avait fait pour Paris un dossier spécial. Or je n’étais plus EOR, ma démission avait été acceptée cinq semaines avant.
Alors je me pose toujours cette même question : pourquoi cette haine tenace dès que j’aborde les EOR ? Gambs ???? …
Quelle réponse faut-il faire ? Surtout que je n’ai eu ni punition ni altercation, ni rien enfin qui puisse me faire remarquer.
Je sais bien qu’ils n’aiment pas ici les engagés volontaires. On m’avait même averti de ne pas m’en vanter. Pourquoi ?
On a volé à la chambre des députés un insigne pour les engagés pour la guerre. C’est le même ruban moiré que la médaille militaire, mais renversé, c’est à dire vert avec liserés jaunes à chaque bout. Je viens de m’en acheter un pour douze sous et je le leur étalerai bien sous le nez, sur mon manteau bleu. Ce vert tranche bien, ça se voit.
Conclusion : je vais rentrer à Lyon avec Bonneton qui lui a raté ses examens mais un peu exprès pour revenir chez lui.
J’aurai peut-être attrapé le choléra à Lyon. Dans tous les cas j’ai bien augmenté mon instruction ici. Cela me servira-t-il un jour ?
L’avenir nous dira tout cela. Depuis trois mois je vis malgré un milieu qui malgré tout représente une élite. Cela encore me servira-t-il ?
Le meilleur c’est que je vois la paix venir à grand pas et que je serai libéré un des premiers. Il faut déjà songer à cela et demain je t’en parlerai dans ma lettre. Je viens d’envoyer deux lettres aux camarades partis à Versailles pour leur annoncer leurs nominations. Ils seront plus contents que moi !
Après tout, je m’en f…Je vais rentrer à Lyon, cela me fera grand plaisir. Je vais demander la Part-Dieu, si possible.
Au revoir, bien chère Alice, bien des amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.


Ecris-moi toujours à Orléans.
7h du soir. J’ai reçu tout à l’heure à la soupe ta longue lettre de mercredi. Il n’y a rien à faire tant que je serai à Orléans pour aller en permission, soit de détente, soit agricole. Mais j’espère partir d’ici vers le 10 et en arrivant je demanderai ma permission. Ce sera déjà bien tard pour les semailles et si j’avais su que la guerre dure si peu et qu’à Orléans je trouve tant d’amertume, je serai resté à Lyon, où j’aurais eu une permission agricole en octobre. Cependant à Lyon, on verra pour avoir une agricole si c’est encore utile à la maison. Ici il n’y a rien à faire, sous prétexte qu’on y fait de l’instruction, on ne donne pas de permission.
Reçu aussi une petite lettre de Joséphine. La première !
Lucien
Lettre du dimanche 3 novembre 1918


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