Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 3 novembre 1918
INDEFINI, lundi 4 novembre 1918
Orléans

Le 4 novembre 1918

Lundi soir

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta petite lettre de la Toussaint. Du moment que nos malades vont mieux, c’est ce qui m’intéresse le plus. Tout le reste viendra par surcroît. J’attends avec impatience le moment de rentrer à Lyon. J’espère que ça ne tardera pas.
Il pleuvait bien, hier soir mais le temps est revenu beau, aujourd’hui. En est-il de même chez vous ? Je le souhaite pour que vous puissiez semer quelques grains.
Dès que la paix sera signée, je vais rentrer. La démobilisation générale sera plus lente. Nous allons tout de suite remettre la boulangerie en mouvement mais tout petitement pour commencer. Le restant du temps, on aidera le papa. On ne cuira pas tous les jours pour économiser le chauffage. On aura donc des jours entiers de libres dans la semaine.
Cette période ne durera pas, je l’espère. On trouvera bien un acquéreur sinon, je vendrais le matériel isolément. Comme je ne veux pas rester boulanger, on verra selon les événements ce que l’on fera.
J’aimerais bien être libre. Je viens de passer quatre années d’esclavage et je connais tout le prix de la liberté. Je ne regrette pas d’être parti. J’aime encore mieux avoir souffert quatre ans pour le pays que d’être resté à Valencin comme un lare ( ???) ou un clopin. Mais enfin, c’est parfois bien dur d’être chez les autres. On y subit bien des injustices, bien des amertumes, bien des rancœurs, et je voudrais bien t ‘éviter tout cela. Donc méfions-nous des places que l’on montre tout en rose et où il y a parfois plus d’épines que de fleurs.
De tout cela nous aurons bientôt l’occasion de parler car je crois à al fin très rapide de la guerre.
L’essentiel c’est que tu sois en bonne santé quand nous voudrons faire quelque chose. Sans la santé, on ne peut rien entreprendre avec succès.
D’autre part, le papa a eu soin de toi et des enfants pendant toute la guerre. Je me propose bien de lui aider à mon tour tant qu’il n’aura pas cessé de cultiver. Tout cela dépend donc de beaucoup de choses, de tes sœurs aussi, suivant qu’elles se marieront ou non. Suivant qu’elles s’établiront à Valencin ou non. Il faudra bien qu’il en reste au moins une avec les parents et si elles s’en vont, ce sera à nous de rester.
Obligation bien douce, en vérité, car on n’a pas de meilleurs amis et plus dévoués que les parents. Mon frère doit beaucoup sa prospérité à mes parents, en Portes et ma sœur a eu une aide précieuse en la mère Gardon. Que deviennent par contre les enfants de Jeanin, bien éloignés et la mère morte ? Qu’une grand-mère serait utile, ici.
Les problèmes de la paix ! Il y en aura aussi dans les familles. Ils ne se résoudront pas tous à Versailles. Je m’occupe à penser à toutes ces choses. Plus rien ne m’intéresse à l’école d’Orléans et il faut que l’esprit fasse quelque chose, sans cela l’horrible ennui vous gagnerait.
En espérant que nous serons bientôt tous réunis, et pour toujours cette fois je termine en vous embrassant tous de tout mon cœur.

Lucien
Lettre du mardi 5 novembre 1918


Nous contacter