Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 4 novembre 1918
INDEFINI, mardi 5 novembre 1918

Orléans

Mardi 5 novembre 1918

Midi

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de dimanche dont je te remercie bien. Je vois que l’épidémie continue à faire du mal à Valencin. C’est terrible, cette grippe. Désinfecte souvent les chambres et aère bien.
Rappelle toi que pour la fièvre aphteuse, vous avez désinfecté les écuries et qu’elle n’a jamais apparu chez vous. Vous avez encore désinfecté au début de la grippe et vos soins énergiques ont empêché la mort d’entrer.
Il faut continuer. Prenez aussi beaucoup de Valdas ou pastilles de ce genre. Si vous n’en trouvez pas, je vous en enverrai.
A propos de ta lettre, je veux te faire quelques petites remarques que tu prendras du bon côté. Tu t’exprimes bien, en bon français, mais tu ne mets aucun signe de ponctuation. Ça rend parfois tes lettres incompréhensibles. Ainsi aujourd’hui, je vois par ta lettre que la Renarde est morte, c’est formel. Mais à la phrase suivante, elle est encore en vie ! Si je savais la vérité, je mettrais le point qui manque où il faut, mais ne la sachant pas, impossible de rétablir la ponctuation. Mets donc des points après chaque phrase. Une virgule est moins importante, cependant il faut mettre toute portion de phrase pouvant se supprimer entre deux virgules. Tout ceci a plus d’importance que les fautes d’orthographe car tout le sens d’une phrase peut-être changé par l’absence ou une mauvaise ponctuation. Les fautes d’orthographe, tu peux en faire, je n’y fais pas attention (1). Ma petite leçon étant faite, tu peux me répondre que je fais pour ma part beaucoup de fautes de français et que la présente lettre en compte plusieurs. Je le reconnais volontiers, d’ailleurs.
Je t’envoie la lettre d’un camarade du cours des gradés à qui j’avais envoyé la liste des nominations. Il va en Orient et je lui ai donné rendez-vous à Lyon où il va rejoindre provisoirement en attendant son départ.
Il pleut cet après-midi, je t’écris pendant le cours de dessin. Je ne veux pas me fatiguer à dessiner des carrés ou des rectangles. Je garde mes yeux pour plus utile. Hier un des professeurs a voulu m’interroger, je lui ai dit que j’étais malade moralement. Il n’a pas insisté.
Donc je ne fais rien, c’est pour cela que je te faisais tout à l’heure un cours de grammaire. J’espère bien qu’on ne va pas nous éterniser.
Notre cours n’a aucun intérêt. C’est du déjà vu et puis on sent la fin prochaine de la guerre. On dit qu’il faut que l’école d’Orléans fournisse 6000 chauffeurs pour le 15 novembre pour le front, pour la poursuite, sans doute ! Tu vois que ma lettre a guère d’intérêt et que notre vie est bien monotone.
En attendant que ça cesse et le bonheur de te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.


(1) Ça me prendrait trop de temps !!!
Lucien
Lettre du mercredi 6 novembre 1918


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