Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 5 novembre 1918
INDEFINI, mercredi 6 novembre 1918

Orléans

Mercredi 6 novembre 1918

1h du soir

Bien chère Alice,

Je n’ai rien eu de toi ce matin, mais je ne m’en étonne pas trop. Tes lettres mettent habituellement 3 jours pour venir et j’ai reçu hier mardi celle de dimanche. J’en ai reçu une de ma sœur ce matin. Elle m’annonce qu’il y a cinq jeunes femmes mortes à Valencin, mais elle me dit que tu dois me l’avoir dit. Pour l’instant je ne sais que la Jeanin, la Baudrand et la Bobillon. Cette grippe devient un vrai fléau. En est-il de même dans les pays voisins ?
Hier soir, pendant la pause de 3 heures, j’au vu mes deux professeurs du cours des gradés. MM. Robert et Beguet. Nous étions plusieurs camarades et la conversation a débuté tout de suite sur mon cas. M. Robert m’a conseillé d’aller trouver le capitaine et de réclamer sur ma nomination manquée. Il a dit à toute l’assistance qu’il m’avait donné d’excellentes notes, que mon dossier existait et que le capitaine pourrait en prendre connaissance. Il était plus mortifié que moi de mon échec. Je t’ai déjà dit que c’est un homme très sérieux qui aime les choses justes. Il se peut que j’aille demander au capitaine les raisons en question mais ce sera une satisfaction toute platonique et qui ne changera rien à ma situation actuelle. On m’a joué un tour de cochon, c’est fait, voilà tout. Dieu veuille qu’à l’avenir, je ne trouve jamais de plus dures épreuves que celle-là.
Il pleut beaucoup depuis cette nuit, je pense aux semailles. Avez-vous pu commencer ? Que j’aimerais mieux être en train de t’aider que d’être là à m’ennuyer dans un cours sans espoir.
Heureusement que les journaux apportent chaque jour de bonnes nouvelles et qu’on reprend courage en voyant la fin de la guerre de plus en plus proche.
Nos demandes pour quitter les EOR ont dû arriver aujourd’hui au ministère. La réponse ne doit pas tarder à arriver. Le plus tôt sera le meilleur.
Le journal d’aujourd’hui nous donne le discours de Clémenceau à la Chambre, à la suite de la capitulation autrichienne. Il est à peu près sûr que le Conseil Interrallié de Versailles qui comprenait tous les gouvernements alliés ne s’est pas réuni pour régler les conditions de l’Armistice seulement. Foch y aurait suffi tout seul. Il est certain que c’est le traité de paix qui y a été discuté et mis au point.
Donc aussitôt que les Boches auront demandé et obtenu l’armistice, on leur fera connaître le traité de paix qu’ils seront bien obligés d’accepter ayant les mains liées. D’où je conclus que la paix sera vite signée une fois l’armistice conclue. La question des délimitations des nouveaux Etats polonais, tchèques, slaves, etc. ne pourront empêcher la paix de se signer. Ce sera l’affaire de commissions spéciales qui feront cela après la guerre.
On dit que la démobilisation sera lente. Pas pour moi, toujours, ni je ne crois pas non plus pour les agriculteurs. Ce seront les ouvriers des villes les derniers libérés, je pense, pour éviter le désordre des sans travail.
J’espère que tout le monde va de mieux en mieux à la maison et que je vous reverrai tous en bonne santé bientôt.
En attendant ce jour, je vous envoie à tous mes meilleures amitiés et je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Lettre du jeudi 7 novembre 1918


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