Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 12 janvier 1915
Montdidier, jeudi 14 janvier 1915
Mondidier jeudi matin, 5h30

Ma bien chère Alice,

Je trouve un peu de temps en faisant mon café et j’en profite pour vite t’écrire. Tu as dû recevoir mes cartes. Nous voilà déjà bien loin l’un de l’autre. Aujourd’hui, nous dînerons à Amiens et coucherons à Abbeville, où nous recevrons de nouveaux ordres. Nous sommes ici à 15 kilomètres de Roye toujours aux Allemands et leurs obus éclatent à 7 kilomètres de Montdidier. Ce matin, le canon est calme, il pleut avec du brouillard.

Je puis t’assurer qu’aller à la guerre n’est pas une sinécure et si je ne t’avais pas encore écrit de lettre, c’est que le temps me manquait. En route, je n’ai rien à faire, mais en arrivant, quel fourbi ! C’est toujours nuit, il faut chercher un endroit pour cuisiner, du bois, de l’eau, etc. Dans ces pays pillés par l’ennemi, on ne trouve plus rien.

Enfin, question cuisine, tout va bien mieux que je ne l’aurais cru. L’officier vient goûter ou manger avec nous et me complimente chaque fois. Maugis, lui, a abandonné l’hôtel pour manger ma popote. A ce sujet, je te dirais que je suis au mieux avec mes chefs. De les avoir rejoint m’a fait une très bonne note. Parlons un peu de mon voyage. C’est très agréable de traverser les pays en auto. On voit bien mieux qu’en chemin de fer. Il me faudrait une mémoire prodigieuse pour me souvenir de tous les villages que nous traversons.

En quittant Dijon, nous traversons La Faucille, pays aride, aux vallées profondes et encaissées. Nous trouvons après la vallée de la Seine, étroite. La Seine n’est là qu’un ruisseau, à Chatillon-sur-Seine, à Bar-sur-Seine, vallée étroite, pays pauvres. A Troyes, ça change, la vallée devient très large, plate, bien cultivée. Troyes, très belle ville. Nous quittons la Seine à Méry. Nous entrons en Champagne. Vastes horizons, plaine fertile.

Nous passons l’Aube. Nous voici ensuite à Sézanne. Là commencent les traces de la guerre, des tombes. En approchant de Montmirail, les effets de la bataille sont terribles. Arbres et bois coupés, ravagés par les obus. Dans les champs, des tranchées, des tas de gerbes pourries, des débris de vêtements et d’équipements. Dans les prés, des trous d’obus énormes. Les moissons inachevées, les fourrages ont séché sur pied. On voit des gerbes partout, jusque dans les bois. A Montmirail, les façades sont criblées de balles. A Château-Thierry, les maisons sont crevées par les obus. Aux environs, des fermes incendiées. De partout, on ne voit personne ou à peu près. Pas de poules, ni de chiens.

Après Neuilly-Saint-Front, près de Soissons où nous couchons, le pays a moins souffert. A Neuilly, les canons faisaient rage toute la nuit. Nous passons à la Ferté-Million, Villers-Cotterêts et Compiègne. Pays de grande culture, beaucoup de betteraves, on bat à la machine, labourage à vapeur. Superbes forêts à Villers-Cotterêts et Compiègne, bijou de ville. On y passe l’Oise sur un pont de fortune, le grand pont de pierre a sauté. Beaucoup de troupes à partir de ce moment. Les artilleurs campent dans la boue sous des gourbis, je les plains. Les territoriaux refont les routes.

Que d’autos, que de camions, de convois de bœufs menés par des soldats et campant dans des prés transformés en bourbier. Pauvre M. Demas ! Des tranchées neuves de partout, cachées sous des branchages, des aéroplanes dissimulés sous des hangars à betteraves. Beaucoup de maisons ont des portes neuves en sapin et des scellements neufs aux volets. Elles ont été pillées.

A Crépy, les Allemands ont fusillé des femmes qui leur résistaient. Il faut entendre les récits des habitants où nous logeons, ils nous montrent les preuves de leurs dires. ---- Les routes toutes rechargées à neuf sont admirables--- Dans la Somme où je t’écris ( 10 heures du matin à Boves, près d’Amiens), pays accidenté, bien cultivé, villages aux toits pointus, en briques ou pisé mêlé de bois--- Nous couchons dans nos voitures tout habillés. Mes pauvres affaires, toi qui les avait bien lavées, elles sont fraîches ! En somme, je garde la conviction que nous sommes les privilégiés.



1 heure du soir, Picailly (NB : il s’agit plus vraisemblablement de Picquigny)


Nous avons traversé Amiens, nous sommes près d’Abbeville. Il n’y a plus de vin, plus que de la bière à 4 sous le litre. Nous rencontrons des trains d’Anglais.

De tout ceci, je conclus que notre France est un admirable pays aux aspects divers et toujours beaux et que ce serait dommage de le laisser germaniser. Pour éviter un aussi fâcheux résultat, ce n’est pas trop que de risquer sa peau et j’aime à croire que tu penses un peu comme moi. En attendant que tes chères lettres me parviennent, embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et ma petite Marcelle, pour toi chère amie, mes plus affectueux baisers.
Lucien




15 janvier matin, Abbeville.

Sommes arrivés hier soir jeudi. Repartons dans deux jours pour Hazebrouck (Nord) beaucoup de troupes anglaises, ici. Temps pluvieux, je vais bien. M’écrire comme suit :

Lucien Sertier
Convoi automobile, 404ème section TM, par Dijon
Lucien
Note
A propos du contexte, des premiers mois de guerre à Crépy-en-Valoiset des conditions dans lesquelles des femmes ont pu être fusillées par les soldats allemands: http://memoires-du-valois.blogspot.fr/2014/12/crepy-en-valois-en-1914.html
Lettre du jeudi 14 janvier 1915


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