Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 26 octobre 1917
Balan, dimanche 28 octobre 1917
Dimanche soir 2 h



La Valbonne

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu tout à l’heure ta lettre d’hier. Je commençais à être inquiet ayant eu ta dernière lettre jeudi. Tu vois que tu as bien fait d’aller voir M. Quantin, tes malaises avaient des causes multiples et il faudra retourner le voir dès que ton estomac ira un peu mieux. En attendant, suis bien ses prescriptions. L’idée d’aller voir M. B. avec le papa me fait bien plaisir mais il est impossible que ce soit pour la Toussaint pour plusieurs raisons que je vais t’exposer. Je ne sais pas encore si je serai libre pour la Toussaint. Un camion part demain pour Nevers. C’est bien convenu que ce sera Gaston qui ira, mais celui-ci ne veut pas y aller. Et s’il se fait porter malade comme il le dit, ce sera à moi d’y aller. Je ne serai donc pas revenu. D’autre part, s’il y va quand même, il ne restera que Bonneton et moi et si le service exige deux camions, il faudra rester. Le dimanche quand il fait beau, les Américains se font mener au champ d’aviation d’Ambérieu pour monter en aéro. Autre chose encore, je me suis bien mouillé hier et ce matin encore. Je n’ai rien pour me changer et je sens déjà venir un de ces rhumes qui sortent toute envie d’aller en visite. Enfin, en admettant que je sois libre jeudi prochain, j’aurais bien voulu faire plomber ma dent qui est déjà commencée, comme tu sais. C’est ouvert jusqu’à midi les dimanches et fêtes.
Aujourd’hui je suis resté seul de service, Bonneton et Gaston sont en permission de 24 heures. Jeudi, si rien n’arrive, ce serait donc à moi, si Nevers ne vient rien déranger, comme je t’ai dit. Mes intentions sont de m’en aller à Lyon quand même mercredi soir, quitte s’il le faut à revenir jeudi matin au premier train à la Valbonne. J’ai besoin de linge. Je comptais, à moins d’impossibilité absolue, te trouver à Lyon avec les enfants. Tu y resterais deux ou trois jours pendant lesquels tu coudrais. Il y a ma veste canadienne que je ne peux mettre, la peau s’en va. En outre, mon imperméable a un grand accroc qui dépasse ma compétence. Enfin ma veste cuir qui me servirait bien par ces temps de pluie a les deux manches décousues, doublure et cuir. Tu me réparerais tout cela et je viendrais passer les nuits à Lyon pour t’apporter successivement mes effets et les remporter. J’oubliais mon grand manteau dont toute la doublure s’en va. En venant, apporte moi mes gants (de Mme Carra) et mes pantalons de drap gris-bleu.
Si c’est moi qui vais à Nevers, j’espère être de retour le jour de la Toussaint et je passerai te voir à Lyon.
Le voyage à Chavanoz serait renvoyé à une date très rapprochée, dimanche 4 novembre ou le suivant car si rien ne me dérange, et si un chauffeur reste seul de service comme aujourd’hui, je serai encore libre dimanche prochain et le papa pourrait venir m’attendre à Lyon le samedi soir comme l’autre fois.
Hier nous avons mené une grande partie des Américains au tram à Montluel pour passer leur dimanche à Lyon. Il y a eu des étrennes. Le commandement américain nous a donné à chacun 5 frs. Pour les soins de la voiture. Bref, cela m’a fait pour ma part une trentaine de francs ce qui ferait environ 5 francs par jour. On n’a encore rien touché du prêt ou de l’indemnité promise. Ce sera en plus de tout cela. On touchera le 31. Ce matin je suis allé faire une course à Montluel qui m’a encore vingt sous. Mais avec une pluie battante qui s’est ensuite changée en une grosse neige. Il y en a bien cinq centimètres. Joli temps ! Et chez vous ?
Tes lettres m’arrivent bien, je les ai le lendemain vers 11 heures. Dans le cas où il ne faudrait pas que tu viennes à Lyon, je t’enverrai une dépêche. Si tu as quelque chose à faire dire aux cousines, écris-leur directement, je ne les vois pas mieux que toi. Je ne vois rien de nouveau à te raconter, si ce n’est que je m’ennuie toujours beaucoup ici. Les petites étrennes d’hier m’ont cependant fait plaisir et diminué un peu mon aversion pour la Valbonne.
J’oubliais de dire que j’ai reçu aussi aujourd’hui la lettre de la petite. Tu l’embrasseras bien pour moi en place. Elle me dit que vous avez bien nettoyé les tombes. J’irai les voir à mon premier voyage à Valencin. Il ne faut pas oublier nos chers morts et à Valencin il y a pour moi notre pauvre petit ange à qui je songe bien souvent et le grand-papa dont je n’oublierai jamais les bontés. Un souvenir aussi pour la grand-mère Moussier. Que tous reposent en paix.
J’espère que la santé finira par être meilleure pour tous et en attendant de vous tous revoir je vous embrasse de tout mon cœur.


Je voudrais aller à Chavanoz un peu propre, fais ton possible pour venir mercredi pour mettre mes affaires en état, tout ce que j’ai est tout trempé et fripé comme tu peux penser.
Lucien
Lettre du mardi 27 novembre 1917


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