Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 29 mars 1915
Valencin, mardi 30 mars 1915
Valencin

Le 30 mars 1915

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Mardi matin 6h

Très cher Lucien,

Jeanne ayant aperçu des vues, nous t’en envoyons vite, il te semblera que tu y es encore. Nous avons baptisé ton fils hier, le cortège se composait de la mémé qui portait le petit, Marcelle et Joanny, et ta fille. J’ai dîné à la chambre et pensais à toi plus encore qu’à l’ordinaire, cette cérémonie me rappelait les deux autres où nous étions si heureux ! Le papa, lui, voulait être gai et leur versait à boire. Il aurait voulu les faire griser mais il y est bien arrivé pour la petite, elle avait bien bu sa goutte. Le vieux vin avait fait de l’effet. Joanny est reparti à deux heures. Voilà la journée comme elle s’est passée. Je t’écris de mon lit, je me suis levée et j’ai peut-être resté un peu trop longtemps debout, j’ai commencé à perdre (..) et j’ai eu un peu moins de lait pour ton fils. J’ai reçu une grondée de la maman et aujourd’hui je suis obligée de garder le lit, car elle se fâcherait pour de bon. Mme Badart m’avait dit de me lever mardi passé, je n’ai donc pas fait d’imprudence. Mais la maman veut que je reste quinze jours au lit. Obligé d’obéir. Nous avons reçu deux jolies cartes depuis la lettre où tu nous parles de la dépêche. Je pense bien qu’il y a d’autres lettres en route. J. Allemand nous a écrit hier en réponse à la carte du papa. Elle nous dit que tu n’as pas répondu à Rose et qu’elle espère quand même que tu es en bonne santé. Tes cartes arrivent vite. La dernière de jeudi est arrivée dimanche. Tu es donc resté après la dépêche quatre jours sans explication, que cela a dû te paraître long. Hier il est passé des Alsaciens-Lorrains au lieu de Belges. Ils étaient 5 mais en route, un a sauté de la voiture et n’a pas voulu suivre les autres. On les a conduits chez le maire. Le papa y est vite allé pour en amener un mais là-bas, personne ne les comprenait, ils parlaient allemand. Heureusement le papa arrive et se fait l’interprète entre eux et Guillaume et comme ça on a su ce qu’il voulait, il voulait travailler deux dans la même maison, trouvaient qu’on ne les payait pas assez cher, et puis ils voulaient aller à Lyon. Ils sont donc repartis pour Lyon. On attend toujours les Belges.
Ton fils est réveillé. Il est toujours à côté de moi. Il a pris ta place, il me regarde et ne dit rien. Hier nous l’avons mis dans son berceau. Il était joli dans ce berceau si blanc, mais il ne veut pas y rester. Il comprend déjà qu’il est à côté de moi. Je l’ai changé entièrement hier, il n’a pas cette belle poitrine qu’avait mon pauvre gros. Il est long et maigre, grands pieds, grandes mains, il a toujours la figure bien ronde, avec de petits traits, il n’a pas la figure maternelle.
A demain, je t’écrirai encore. Reçois mes baisers les plus affectueux. Ta femme qui t’aime,

Alice
Lettre du mardi 30 mars 1915


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