Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 18 janvier 1915
Pernes, mercredi 20 janvier 1915


Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta première lettre (du 10 et 13). Tu peux penser si j’étais content en la voyant. Depuis mon départ je n’avais rien reçu et le temps me durait bien de savoir de vos nouvelles. Tu as pu suivre mon passage à travers la France. Je t’envoyais souvent des cartes, deux fois par jour. La voiture secouait trop pour pouvoir écrire et aux arrêts la cuisine m’occupait entièrement.

Tu vois d’ici comme c’est agréable d’arriver de nuit dans une ville inconnue. Les camions sont rangés sur une place ou sur le bord de la route. Il faut trouver un endroit pour cuisiner loin des camions (règlement) chercher de l’eau, du bois, des légumes, et que deux heures après tout soit prêt. C’est à Anglure que je me suis vu le plus de misère. Je cuisinais sur le bord de l’Aube, le long d’un mur, il pleuvait avec un vent épouvantable, j’étais glacé. Heureusement, j’étais logé avec mon ami Rondet chez un ménage de vieux rentiers qui nous ont donné une bonne chambre et offert une bouteille de Champagne avant de nous coucher. Ce fut notre pain blanc.

Après, ça a bien changé. Maintenant, me voilà bien, j’ai un bon lit de paille dans une chambre où je couche seul avec mon second cuisinier. Cette pièce est attenante à ma cuisine. Nous avons installé l’acétylène avec un appareil de voiture. J’ai une cheminée et une espèce de fourneau bas qu’on a acheté exprès pour ma lessiveuse. Je suis bien au chaud et bien au sec. Nous ne buvons que de la bière à 4 sous le litre. Le vin coûte vingt-cinq sous le litre. J’ai pris un appétit d’enfer. Je choisis mes morceaux.

Hier j’ai fait des rognons au vin pour la cuisine. C’était épatant. C’est très facile de cuisiner par grosses quantités et surtout quand on n’a que ça à faire. Tout ce qu’on fait prend bon goût par suite de la quantité. J’ai du laurier, du thym, rien ne manque. Le matin je fais soupe de bouillon gras et bouilli. Le soir je fais du rôti. Je fais cuire des pommes de terre, des choux ou des haricots dans le bouillon gras qui m’est resté et j’y mets du jus. C’est bon en plein et j’ai la réputation d’un maître cuisinier.

Nous sommes trois à la cuisine. 1° un brigadier d’ordinaire qui fait des achats ; tient les comptes et va tous les deux jours chercher les vivres avec un auto à l’intendance de Saint-Pol. 2° le cuisinier en pied et 3° un second qui tient les feux, relave, charrie l’eau et fait les corvées. Tous les trois nous nous entendons très bien. Le brigadier et mon second sont deux savoyards, enfin mon ami Rondet est conducteur du camion de cuisine que nous allons aménager cette semaine pour pouvoir cuisiner en route. L’officier est très content de nous trois et il nous a félicités aujourd’hui encore. Il venait de visiter une section où les hommes n’avaient pu s’entendre pour cuisiner et faisaient chacun leur popote ce qui est un fourbi impossible, aussi a-t-il amené aujourd’hui l’autre officier de la section en question pour lui montrer notre installation dont il était très fier. Tout va bien de ce côté-là.

Mes camarades conducteurs sont moins heureux que moi. Leurs camions sont simplement rangés sur le bord de la route. Ils partent chaque jour charger d’un côté ou de l’autre des provisions ou du matériel, puis ils doivent arriver au front la nuit sans feu, décharger et revenir dans la nuit par groupe de deux ou trois seulement. Ils vont aux tranchées même et sont plus exposés au feu des sentinelles qu’à celui des Allemands. Il y a ici beaucoup de troupes hindoues et marocaines et ils ne se gênent pas pour tirer sur quiconque ne s’arrête pas à la première sommation.

Tu peux juger combien c’est agréable de circuler la nuit en pays inconnu sans phare, sans bruit, presque, arrêté à chaque instant par les patrouilles et les sentinelles. Et il pleut et fait du brouillard. Ils arrivent à 11 heures du soir ou minuit. Moi je reste bien au chaud. Si je suis un embusqué, je ne l’ai pas demandé. Toutes les peines que mes conducteurs endurent ne sont rien auprès de celles des hommes des tranchées. Ils oublient les leurs en voyant celles de ces malheureux. Chaque soir, ils ramènent en arrière des hommes malades, si sales que les camions gardent leurs traces de partout. Je ne puis m’empêcher de penser à mon pauvre frère. Dire qu’il est là dans cet enfer, avec de l’eau jusqu’aux genoux quand ce n’est à la ceinture. C’est terrible quand même, combien en réchapperont ? Ah, la guerre, que de maux elle cause où elle passe !

A Valencin, les gens ne la voient que sur les journaux mais ici, elle prime tout. Tout parle d’elle. Tout la rappelle et on voit des choses bien tristes. Mais passons, moi je suis un privilégié et je ne peux que m’apitoyer sur les misères des autres.

Ce qui m’ennuie le plus dans ma cuisine, c’est le découpage de la viande. On m’apporte le quart d’un bœuf d’un coup et il faut que je fasse mes morceaux pour chaque repas. Le chef vient voir. Heureusement, personne n’y connait plus que moi. Je paye donc d’audace. J’attrape mon couteau, je retourne le quartier d’un air entendu, je plonge le couteau au-dedans au petit bonheur. Si je rencontre un os, je prends ma hache et d’un coup formidable, je tranche la difficulté puis je taille délibérément selon les règles de la plus haute fantaisie et le chef émerveillé s’en va, ravi d’avoir un homme aussi précieux sous ses ordres. Cela s’appelle se débrouiller.

Je crois que nous ne resterons pas bien longtemps ici. Nous sommes d’essence vagabonde et Berlin est loin encore, au réel et au figuré, comme distance et comme temps. Je t’ai déjà dit qu’il y avait beaucoup d’Anglais et d’Hindous, ici. Nous vivons avec eux en mauvaise intelligence. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai failli quand même en être la victime. Hier soir, à onze heures, je venais avec ma lanterne d’accompagner l’officier chez lui dans le village quand en revenant, je rencontre une patrouille d’Anglais qui aussitôt m’entourent et me font une distribution de coups de savate. La fuite fut ma seule ressource, mais une autre fois je prendrai ma carabine. Tout ça est le fruit d’anciennes querelles que nous autres ignorons du tout au tout.

Nous rentrons le soir à huit heures. Pour circuler n’importe où il faut un passeport pour les civils et connaître le mot pour les militaires. La surveillance des routes est formidable. Que te dire encore, La cavalerie et les artilleurs ont de bons chevaux, en bon état. Mais ce que j’ai vu du train des équipages fait mal à voir. Pauvres bêtes. Le train à cheval est inservable. Et c’est ce qui explique le grand nombre des autos.

Pour résumer, je suis bien. J’ai bon appétit, je suis bien remis de mon angine et j’ai un poste réellement avantageux. Ceci m’aidera bien à passer l’hiver. Ecris moi bien ce que vous faites, passez les nouvelles en Portes et à ma sœur. Je n’ai pas le temps d’écrire longuement à tous. J’ai écrit hier selon ta demande une lettre de quatre pages aux cousines Desrayaud.

Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle, tes bons parents et sœurs et reçois, chère et tendre amie, mes plus sincères baisers.

Bien affectueusement,

Lucien

Ecris-moi ainsi à titre d’essai
L.S.
404ème Section T.M.
Par Paris

Ici le café coute un sou la tasse et l’eau de vie un sou aussi.


T.M. veut dire transport matériel.
Lucien
Lettre du vendredi 22 janvier 1915


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