Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 11 novembre 1914
Lyon, jeudi 12 novembre 1914
Jeudi soir, 7h30

Ma très chère Alice


J’espérais bien recevoir une lettre de toi aujourd’hui mais rien n’est venu. Ne m’aurais-tu pas écrit ? Celle-ci est la troisième que je t’envoie, chaque jour je t’écris et j’attends tes réponses avec impatience. Aujourd’hui, je suis de garde dans un garage d’auto, chez Peugeot, rue Vendôme. Je pense pouvoir mettre ma lettre ce soir à la poste quand même afin que tu la reçoives demain. J’ai reçu une lettre d’Emile aujourd’hui, elle est du huit, c’est une carte. Je suis allé chez les cousines D. hier mercredi au soir ; puis chez les cousines Allemand ensuite. Mon mal de tête va un peu mieux. On devait me vacciner contre la typhoïde aujourd’hui mais j’ai fait sauter mon tour pour être de garde, sans cela j’aurais été de garde dimanche et je voudrais tant que tu viennes me voir dimanche. Ne m’apporte rien, mais viens me voir, ce sera peut-être la dernière fois avant mon départ. Je te dis de venir parce que je suppose que tu as résisté à tous les assauts de ces derniers jours et que tu ne vas pas plus mal. Si cependant tu étais trop fatiguée, ne t’expose pas à prendre du mal en venant à Lyon, nous attendrions que tu ailles mieux.

Je suis toujours aussi triste, la pensée du pauvre petit remplit tous mes instants et tu ne saurais croire combien je souffre de ne pouvoir parler à personne de ce pauvre petit ange si vite disparu. Seul un de mes camarades est venu me demander des nouvelles du petit et a essayé de me dire quelques paroles de consolation. Il arrivait lui aussi de permission, il a huit enfants et il a une petite fille de onze ans malade d’une maladie de cœur. C’est bien triste aussi, car il la savait perdue. En dehors de ceci, rien ; je garde ma douleur pour moi et je vis avec toi, regrettant les heures passées ensemble sans en comprendre souvent le bonheur. Cent fois par jour mon cœur vole vers le tien et je me reprends à espérer, me disant que de notre souffrance sortira un avenir meilleur fait de paix calme et résignée.

C’est tout ce à quoi j’aspire en ce moment, voir l’instant où cette affreuse guerre finie, je retournerai vers toi, vivre à tes côtés, en bien s’aimant, sans jamais chercher ces querelles qui font tant souffrir quand on peut être si heureux en s’aimant bien. Vivre dans l’oubli de nos erreurs passées, avec le souvenir de nos chers Morts, avec la sainte joie du devoir accompli, avec la perspective de nos enfants grandissant et suivant le bon sentier de la vie. Voilà, chère et bien aimée compagne, de quoi redonner suffisamment de courage pour surmonter nos douleurs du moment et triompher des dures épreuves que nous traversons. Ce sont ces pensées seules qui m’apaisent et me donnent la force de croire à des jours meilleurs. Puissent-elles à toi aussi apporter un peu de calme. Songe aussi que j’ai bien besoin de ton appui moral et sois forte pour moi. Ton courage décuplera le mien. Au revoir, chère et tendre amie, si j’avais eu du papier, j’aurais encore causé avec toi.

Embrasse les tous pour moi et pour toi mes plus sincères et plus passionnés baisers.





Lucien
Lettre du vendredi 13 novembre 1914


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