Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 20 janvier 1915
Pernes, vendredi 22 janvier 1915


Ma chère Alice,

J’ai reçu hier ta troisième lettre. Tes lettres m’ont toujours été très agréables mais maintenant elles me procurent un vrai bonheur quand je les reçois. Il me semble aussi qu’elles sont plus affectueuses et cela donne du courage. Tu me dis que ta chère maman sera obligée d’aller à l’hôpital. Je suis bien fâché d’apprendre cette nouvelle, c’est un gros ennui pour tous mais il ne faudrait cependant pas en exagérer l’importance. Tout d’abord ces opérations là réussissent bien en général et, circonstance favorable, tous nos chirurgiens d’hôpitaux ont acquis un très grand doigté grâce aux opérations qu’ils ont dû faire depuis la guerre. Leur expérience s’en est augmentée et il faut avoir la plus grande confiance dans l’issue de cette opération qui débarrassera la Mémé de tous ces maux dont elle souffrait depuis longtemps. Mieux vaut ne pas attendre.

Je reçois à l’instant ta quatrième lettre. Merci bien, tu dois avoir reçu mes cartes et lettres. Je t’en ai envoyé tant que j’ai pu. Je me porte très bien, je mange beaucoup, je pense que c’est le manque de vin. Mais je bois de bons coups de bière qui n’est pas fameuse, d’ailleurs. Ne te tourmente pas pour moi, j’ai un bon lit de paille que j’ai fait avec au moins vingt gerbes et je dors comme un loir. Il ne faut pas t’imaginer que je suis malheureux et te gâter avec ça tes petits moments de bien être. Dis toi au contraire s’il fait froid ou s’il pleut que j’ai bien dû trouver le moyen de me garantir de l’un ou de l’autre. J’ai tout ce qu’il faut pour cela. Mon imperméable m’est des plus utiles. Ici, il pleut presque tous les jours et les autres jours il tombe de l’eau. Quel climat.

Ne t’ennuie pas à mon sujet d’aucune manière. Sauf ta présence et ceux que nous aimons, il ne me manque rien et je ne souffre de rien. Le pays est saturé de troupes. Il en passe toute la journée, Anglais et Français ne cessent de circuler. Lundi dernier, il est passé 250 camions avec 8000 soldats dedans. Puis des artilleurs anglais, des hindous, des aéroplanes, des automitrailleuses, jour et nuit, c’est un va-et-vient continuel. Nos camions roulent jour et nuit. Moi seul ne bouge pas. On entend toujours le canon sur Arras tout proche. A demain, je t’écrirai, mille baisers à tous.

Lucien
Lettre du dimanche 24 janvier 1915


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